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lundi 8 août 2022
RÉFLEXIONSChronique - Faut-il savoir nager pour émerger ?

Chronique – Faut-il savoir nager pour émerger ?

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Ghita SKALLI

Ghita Skalli est architecte et urbaniste. Après une formation à Paris, notamment à Sciences Po, elle exerce à Londres, New York et Paris. De retour au Maroc, elle dirige les projets du Grand Théâtre de Rabat et de la Tour Casa Finance City à Casablanca. Aujourd’hui elle explore toutes les échelles de projet au sein de son atelier, de la stratégie urbaine au design industriel. Elle est également professeure d’architecture à Casablanca.


Émerger, verbe intransitif (du latin emergere, sortir de) : être vu, se faire connaître, sortir de l’anonymat, et inévitablement accéder un peu, ou beaucoup, à la célébrité.

À l’ère de Tik Tok, Instagram, Snapchat, et autres plateformes dont il m’est difficile de garder le compte, qu’est-ce que la célébrité ? La prophétie de Warhol est-elle plus vraie que jamais, puisqu’il suffit de s’exposer pour avoir ses 15 minutes de célébrité mondiale, ou bien cette « facilité » a-t-elle rendu le concept de célébrité plus exclusif ? À quoi se mesure la célébrité aujourd’hui ? Est-ce une question de quantité (le nombre de followeurs, de likes, de retweets, de reposts) ou de durée ?

La notion d’émergence peut aussi être considérée en termes de quantité, où l’on est visible d’un grand nombre et de très loin ; ou en termes de durée, où l’on réussit à rester à flots malgré les humeurs changeantes de l’océan. Souscrire à l’une ou l’autre de ces définitions est une affaire personnelle. Cependant, mon expérience auprès des promotions montantes d’architectes me laisse penser qu’il s’agit aussi d’une tendance générationnelle. Et cette dernière penche résolument vers la toute-puissance de l’image. J’écris cela sans nostalgie. Je ne suis pas encore assez âgée pour cela.

Cette génération Z, née entre 1997 et 2010 (donc diplômée, si tout se passe bien, entre 2020 et 2032), a été biberonnée aux recherches Google, aux articles Wikipédia et aux tutos Youtube. L’instantanéité (y comprit celle du savoir) est érigée en totem, et l’impression d’être ouvert sur son monde est omniprésente. Cela engendre une distorsion du rapport à son contexte immédiat : on regarde le monde à travers l’écran de son téléphone, et on le corrige à coups de filtres si quelque chose ne convient pas à notre esthétique. On préfère googler un quartier que se donner la peine d’aller sur un site. On ne se regarde plus dans un miroir, on vérifie notre image sur un selfie. On s’auto-convainc du bien-fondé de notre projet dès lors que nos plans semblent bien tracés. Et peu importe si la maquette est grossière, pourvu que les photos rendent bien. Après tout, ces dernières seront plus utiles ; la maquette elle, nul ne sait où elle est allée cacher son désarroi.

Depuis toujours, mais avec plus d’acuité aujourd’hui, la substance de notre profession est galvaudée. Les émissions de télévision, les comptes déco, les tutos, en insistant plus sur l’image finale que sur le processus de création, donnent l’illusion que le but d’un espace est purement esthétique. L’architecture ne peut s’apprécier par l’image seule. On ne vit pas que par ses yeux. Cela vaut pour de nombreux autres aspects de notre culture contemporaine, qui nous font oublier nos mains, nos jambes, et la sensualité des éléments qui meublent notre vie. Si le récent épisode de distanciation sociale s’avère capable de nous faire ouvrir ces yeux, puisse t’il nous montrer à quel point l’image n’a pas de profondeur. Et puisqu’il est permis de rêver tiens, souhaitons qu’on arrête de demander aux architectes de produire des 3D toujours plus vraies que nature, et laissons-les nous emporter dans le voyage de leur vision. Car c’est bien là ce que nous offrons de plus précieux : un regard sur notre monde, pour en révéler la beauté immédiate. Une image, c’est une promesse. Et il faut savoir faire des promesses que l’on peut tenir.  

Cela pose irrévocablement la question de la légitimité. Celle-ci ne se gagne plus exclusivement auprès de ses pairs ou d’un quelconque « ordre du bon goût », mais auprès du public non-initié. Cela, me direz-vous, n’est pas nouveau. Nombre d’architectes (re)-connus ont d’abord enthousiasmé les anonymes avant d’accéder au rang de stars (citons Luis Barragán artisan de sa propre notoriété, ou même Frank Lloyd Wright qui vécut d’abord grâce à la commande de petites maisons individuelles). Cela renvoie au dilemme séculaire du succès populaire contre le respect des pairs.
À la différence près qu’il est aujourd’hui plus facile d’atteindre un public très large, et cela pour deux raisons. Il est plus facile de produire des images que des espaces. Et l’acclamation de la critique est plus clémente, car elle obéit au doigt et à l’œil. Quel problème, me direz-vous encore, si chaque architecte peut trouver son public ? C’est fantastique ! Cela « ubérise » la notion de beau, et la rend plus proche de la réalité des gens. Mais ce n’est pas suffisant. Le confinement nous a bien montré que les espaces architecturaux se devaient de répondre à d’autres besoins que celui, bien qu’essentiel, de beauté. Sans plonger dans le populisme opposant l’élite à la plèbe, il faut faire attention à ne pas se laisser bercer par le chant des sirènes. Alors faut-il émerger aux yeux du public, ou bien aux yeux des « sachants » ? Croire qu’il est possible de choisir à qui l’on plaît nécessite une grande confiance en son pouvoir de séduction. Les plus ambitieux viseront les deux. Mais la réalité est qu’on émerge que si quelqu’un nous voit depuis le rivage. Il ne suffit donc pas de le vouloir pour le faire. On ignore qui sera au poste d’observation, au moment où on aura décidé d’émerger. L’émergence requiert une simultanéité d’action et une convergence d’intentions, dans un temps relativement court, car le phénomène est fugace par nature. Cette fragilité est souvent omise au profit de la puissance des promesses qu’il porte.

Dans ce monde open source, où l’accès à l’information, aux carnets d’adresse et aux portfolios est si facile, se démarquer est-il un caprice narcissique ou une nécessité de survie pour les architectes ? Comment alors émerger dans cet océan d’images et cette marée infinie d’informations ? Pour quelqu’un qui a toujours eu peur de la célébrité et de sa boîte de Pandore, ce nouveau contexte où l’on peut devenir célèbre sans même le savoir est déboussolant. Peut-être suis-je dépassée, ou même, osons le dire : peut-être suis-je déjà vieille ?

En cette saison où les « nouveaux vieux » comme moi apprennent à leurs enfants à nager, j’ai vu une métaphore de l’émergence. À l’âge de ma fille, il ne s’agit pas encore de nager. Juste de rester à flots. Juste de sortir la tête de l’eau. « Remplis tes poumons d’air, n’ouvre pas la bouche, et garde ta tête bien haute ». Cela a suffi. Pour se libérer de la gravité, et pour découvrir cette sublime légèreté qu’est flotter au-dessus de la ligne d’horizon. Oublier son corps et n’être plus que souffle. Ma fille ne nageait pas. Mais elle sortait de la masse liquide, elle apparaissait à la surface. Elle portait la promesse qu’un jour elle nagerait « de ses propres ailes ». Elle avait fait le plus dur, me disais-je, elle avait émergé.

« Remplis tes poumons d’air, n’ouvre pas la bouche, et garde ta tête bien haute ». Se laisser porter par ce qu’il y a de plus léger dans la nature, l’air ; et se nourrir de ce qui nous touche. Approfondir son introspection, et économiser son énergie. Rester ambitieux et affirmer ses idées, sans prétention. Serait-ce là le secret de l’émergence ? C’en est au moins le début. Pour le reste, il suffira de flotter, jusqu’à ce qu’un courant (de pensée ?), ou qu’une (nouvelle) vague, arrive et nous révèle au regard de celui qui scrutera l’horizon.

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Ghita SKALLI
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