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« La faute à Corbu » : 1ère et 2e leçons de RDM assistée par Internet

Jean-Michel Coget

Le Corbusier était et reste un de ces très grands « communicants » de la première génération d’artistes (Giacometti, Chaplin, etc.) et d’hommes d’Etat (Gandhi, De Gaulle, etc.) qui ont su s’approprier et mettre au service de leur art ou de leurs causes ces médias audio (radio) et/ou visuels (photographie, télévision) qui ont depuis envahi notre quotidien, en dépit du travail de démystification d’un Marshal Mac Luhan.

Toute sa vie, Le Corbusier a multiplié les citations qui claquent comme des slogans et qui, aujourd’hui encore, frappent l’esprit du grand public et des étudiants en architecture impressionnés par le ton martial et convaincu du maître helvétique ! C’est ainsi que Le Corbusier est encore, trop souvent, présenté dans les écoles d’architecture. Parfois, cet excès de vénération a suscité de l’agacement. Un jour, du côté de Mai 68 et du quai Malaquais sur les bords de la Seine, un jeune architecte marocain, qui refaisait le monde avec des amis, s’est écrié, mi en colère, mi-goguenard : « Tout ça, c’est la faute à Corbu ! ». Depuis, quand dans une école d’architecture, quelque chose ne va pas, il se trouve toujours quelqu’un pour crier « Tout ça … » et le choeur répond « c’est la faute à Corbu !!! ». Et la bonne humeur revient !

Il serait un peu tard et inopportun pour faire encore un procès à Le Corbusier.

Nul besoin : il était, quant à lui, bien plus modeste que ses thuriféraires. Dès 1922, il avait déjà déclaré à Auguste Perret : « En architecture, je ne serai jamais l’un de vos concurrents, puisque j’ai renoncé, pour divers motifs, à pratiquer l’architecture d’une manière générale et que je ne me suis réservé que certains problèmes qui mettent en jeu exclusivement des questions de plastique ! ».

Le Corbusier, même s’il se voulait moderne, c’est-à-dire homme du renouveau, portait comme tout un chacun, sa part d’héritage et de passé. Novateur dans le choix du matériau, ce béton armé qui lui laissait tant de libertés formelles, Le Corbusier l’était parfois moins dans son approche de la commande et du projet. Il savait marier à son ambition poétique un solide réalisme politique quand il s’agissait de gagner la confiance d’un Eugène Claudius Petit; et, pour dessiner ses esquisses, c’est-à dire, pour surmonter l’angoisse de la page blanche, Corbu se rassurait parfois avec des règles venues d’un autre temps : « la nature est mathématique, les chefs-d’oeuvre de l’art sont en consonance avec la nature ; ils expriment les lois de la nature et ils s’en servent ». Il a fait doctrine du modulor, c’est-à-dire de ce « nombre d’or », censé symboliser une « divine proportion ».

Pourtant, un jour, à Rio, Le Corbusier avait écrit : « L’institution des écoles d’architecture au XXe siècle a tué l’architecture. L’architecture a quitté ses bases : le métier, la résistance des matériaux et leur emploi, et leurs effets plastiques ! ». Personne ne lui a jamais fait remarquer que le nombre d’or reste totalement introuvable dans un cours de résistance des matériaux !

Cette manifestation d’enthousiasme pour la « résistance des matériaux » apparaît aujourd’hui comme un hommage trop discret à Serge Ketoff, Wladimir Bodianski, Shadrach Woods et bien d’autres (près de 300) qui, tant bien que mal, ont rendu possible la construction de ces esquisses qui exprimaient toutes les ardeurs poétiques et les bonnes intentions du bon monsieur Jeanneret.

Les deux petites leçons de résistance des matériaux assistée par Internet qui suivent sont destinées à convaincre les architectes que le désordre dans lequel il faut aborder les difficultés d’un projet est de plus en plus savant, et s’accommode, de moins en moins, de discours simplistes.

Un seul exemple permet d’introduire nos deux leçons de résistance des matériaux assistée par Internet.

Étudions un de ces entrepôts industriels qui, trop souvent, défigurent nos entrées de ville. Conçus, sous prétexte de réalisme financier, pour durer 30 ans à peine, ils affichent leur banalité comme emblème d’une économie bon marché et leur aspect, comme leur état, se dégradent vite.

Construits avec des matériaux nobles, traités avec soin, par des architectes conscients de la grandeur de leur rôle de producteurs de patrimoine, ils dureront mille ans et plus. Leurs parois épaisses garantiront les meilleurs échanges thermiques jour-nuit et une ambiance hygrothermique la plus stable possible, quelque soit la saison, bref… la meilleure économie d’énergie pour conserver victuailles et marchandises destinées à la ville, à son peuple et à ses commerces. Des capteurs solaires thermiques sous vide, placés en toiture et/ou en façade produiront l’eau chaude par temps normal, et même du froid par grand soleil, ce qui améliorera encore la conservation des aliments frais.

Comme les Magasins généraux de Paris, dans deux ou trois siècles, ces ouvrages pourront, si nécessaire, devenir des logements spacieux ou des immeubles tertiaires de prestige, indispensables repères d’une banlieue en train de devenir ville. C’est ainsi que se construira la ville durable, grâce au concours de banquiers qui, pour lisser la charge de l’investissement dans les comptes d’exploitation des entreprises qui s’y installeront, sauront prêter à taux bas sur 40 ou 50 ans. « La vraie générosité pour l’avenir, c’est de tout donner dans le présent », disait déjà Camus, qui n’a pas attendu les écolos pour nous parler de nos responsabilités face aux générations futures. Mais revenons à nos entrepôts en entrée de ville. L’important, dans l’immédiat, est qu’ils soient les plus vastes, les plus accessibles, les plus modulables possible : c’est affaire de choix de système porteur.

En coupe, un tel bâtiment symétrique sera plus fonctionnel s’il comporte, à chaque niveau, une rue intérieure qui court entre deux entrepôts de même largeur. Un treillis de poutres et de poteaux en béton armé offrira la plus grande souplesse d’exploitation. Et les poutres répartiront mieux les charges si elles sont nombreuses, continues, sur quatre files de poteaux, encastrées sur les poteaux de rives aussi épais que les parois.

La première leçon de « résistance des matériaux assistée par Internet » est et reste que la pire épreuve à laquelle doivent « résister les matériaux », c’est l’épreuve du temps qui passe. Puis, celle du temps qu’il fait (soleil, précipitations).Et enfin, celle des charges (cyclones, tornades, séismes, charges d’exploitation et charges accidentelles) qui passent et viennent s’ajouter à l’inexorable gravité, qui, sourdement, pèse sur tout ce que nous construisons comme sur nos pauvres os. Ce que l’informatique et Internet apportent de nouveau, c’est qu’un seul architecte peut, sur de tels sujets, consulter en quelques minutes 10 ingénieurs, étudier la disponibilité d’un composant dans les stocks de 20 grossistes, interroger 30 chefs d’entreprise sur les savoir-faire, les tarifs et la disponibilité de leurs équipes…

Le corollaire de cette première leçon est que ce qui était, au temps des pharaons, et qui restera, jusqu’à la nuit des temps, la base de l’architecture, c’est l’ambition du maître d’ouvrage, sans laquelle rien de durable ne peut être entrepris. Internet ne change pas les problèmes ; il accélère et enrichit les solutions et assouplit d’autant l’organisation du projet.

Reste la question du dimensionnement. À supposer que la largeur du couloir soit donnée à deux mètres par l’usage, quelle sera la largeur lm autorisée pour les magasins ? Se pose alors la question de la juste proportion entre la largeur de l’immeuble (2lm + lc) et sa hauteur, juste proportion qui dépend elle-même, in fine, de la juste proportion entre lm et lc.

C’est là que se pose le « problème de la travée courte ». Un des cas de charge les plus défavorables correspond au moment où les deux magasins étant emplis et chargés au maximum, le couloir central sera vide. Dans ce cas, le risque existe que la travée centrale se soulève et se brise en son milieu, dans l’axe du couloir.

L’erreur de ferraillage, courante sur les chantiers, dans un tel cas de « travée courte » où, par habitude, les ouvriers placent les ferrailles longitudinales en partie basse, peut provoquer un drame sur le chantier même. À la première palette déposée sur une des travées longues, la travée courte cède la première au soulèvement, avant que l’ensemble de la poutre ne s’effondre. Mais, le drame pourra aussi attendre des dizaines d’années, jusqu’à ce que survienne un cas de charge trop défavorable.

C’est là qu’il y a cinquante ans, Serges Ketoff, l’élève de Nervi, avec son élégance de prince russe et son charme de latin lover, aurait poliment laissé son ami Le Corbusier à ses « considérations philosophiques sur son nombre d’or ».

Ketoff aurait sorti sa règle à calcul et appliqué l’équation adéquate de RDM pour, une fois défini le ferraillage longitudinal le plus résistant que la travée centrale courte pourra supporter en sa partie supérieure, calculer le maximum acceptable sans risque au maximum des charges d’exploitation et des charges accidentelles, de sorte que la largeur lm, soit la plus grande possible, ainsi que le volume des entrepôts et leur silhouette la plus équilibrée qu’il soit.

C’est là qu’aujourd’hui, un étudiant en architecture, pourvu qu’il soit correctement encadré par un enseignant « dans le coup », jouera avec un progiciel de pré dimensionnement, comme il jouait enfant avec sa console de jeu, avec un ordinateur qui lui répond en temps réel, de façon interactive, et lui signale quand les bornes sont dépassées.

Cet exemple, somme toute assez simple, illustre deux leçons de « résistance des matériaux » assistée par Internet. La deuxième leçon, c’est que pour résoudre tous ces problèmes de physique en quatre dimensions (trois pour l’espace espace et une pour le temps), l’ordinateur gomme la difficulté mathématique sans exonérer qui que ce soit de la réflexion sur l’usage et les risques !

Le premier anachronisme est historique. Le béton armé, premier des matériaux de synthèse est voulu par l’homme, conforme à sa volonté, à sa capacité d’anticipation, à ses ambitions et à ses peurs… les ressorts de son dimensionnement ne sont pas visibles à l’oeil nu. La géométrie, qui modélise le visible, souvent suffisante pour dimensionner la pierre, reste aveugle aux secrets du béton armé et de tous les matériaux hétérogènes. Le deuxième anachronisme concerne le temps du projet.Il était de croire que le projet se dessine d’abord, se calcule ensuite.

La « faute à Corbu », c’est d’avoir, comme tout l’Occident depuis Galilée, sublimé la « Science »… La génération de la Gameboy va se charger de remédier à cette erreur multiséculaire. Grâce à l’ordinateur, l’abstraction devient plus réelle, la mathématique moins austère, plus discrète et plus souple et une science redevient ce qu’elle ne devrait jamais cesser d’être, un outil… de modélisation et d’étude. Cinq siècles après la perspective, la maquette électronique, qui combine géométrie dans l’espace et méthodes mathématiques de la physique, a ouvert une ère nouvelle de l’histoire de l’architecture.

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Jean-Michel Coget, ingénieur
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