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mardi 21 septembre 2021

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La Sagrada Familia ou quand Tanger inspira le génial Gaudi

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Antonio Gaudi

Il y a plus d’un siècle, en 1892 pour être précis, Tanger aurait pu s’enorgueillir de voir s’ériger une œuvre maîtresse du grand architecte catalan. En effet à cette date, l’ordre des franciscains[1] caressa l’idée de faire construire une grande église par Antonio Gaudi, en lui laissant le libre choix d’élaborer une conception architecturale très personnelle. Mustapha Nasser Akalay, enseignant – chercheur à l’Université Privée de Fès nous raconte cette fabuleuse histoire.

Gaudi élabora les premières esquisses, mais pour des raisons surtout financières, (même si d’autres hypothèses sont aujourd’hui émises), le projet fort bien structuré en dessins et plans resta inédit… bien qu’à regarder d’un peu plus près les clochers de « La Sagrada Familia »- aux allures des « dykes » en tuf volcanique (ou curieux « pains de sucre » de couleur ocre) de cappadoce[1] et des minarets du Mali[2]-un air de famille subsiste avec ceux dessinés pour l’église de la mission franciscaine de Tanger.

Ce temple dédié à la mission franciscaine de Tanger est le projet de Gaudi le plus représentatif de son génie visionnaire : il travailla à ce projet ambitieux, l’un des plus admirés et les plus étudiés de l’architecte, entre 1891 et 1892. Projet cependant passé sous silence pendant un certain temps, mais qui jouit aujourd’hui d’une actualité indiscutable , tant dans les milieux spécialisés que dans l’opinion étrangère. En outre, selon le chercheur japonais Tokutoshi Torii, il constitue l’acte de naissance de l’architecture gaudienne, car c’est ici que l’on trouve la solution à un grand nombre de problèmes posés par la construction de la Sagrada Familia-symbole de Barcelone partout dans le monde-, et de l’église de Colonia Güell, Il est  à l’ origine, indirectement, du parc Güell, de la Casa Batlo et de la Casa Mila[3].

 Voyage initiatique au Maroc

En 1891, le marquis de Comillas, Claudio Lopez y Bru (1853-1925), riche industriel, propriétaire d’une importante compagnie de navigation, lui commanda la réalisation d’un temple : les Missions catholiques d’Afrique. En été ou en automne de la même année, l’architecte catalan voyagea au nord du Maroc en compagnie de son mécène.

Dans son essai : « Approximations a Gaudi en Cappadoce », Juan Goytisolo, écrivain catalan également amoureux du Maroc et résidant à Marrakech jusqu’à son décès en 2017 dans cette même ville écrivit à son propos : « L’espace culturel et physique musulman le fascinait. Son unique voyage de jeunesse hors d’Espagne ne fut pas à Paris, pas même en Italie mais au Maroc. (…) Son inspiration ne fut pas le style Renaissance ni le style classique ; comme ses illustres compatriotes d’antan, l’écrivain Cervantès et le peintre Goya, il cherchait l’Espagne profonde et la trouva dans les strates occultes de l’art mudéjar [4]». Lors de son séjour à Tanger et Tétouan, Gaudi découvre un Maroc magique, mythologique et symbolique ; il est fasciné par des éléments caractéristiques de l’esthétique marocaine, tels que le blanc pur ou cassé, la structure cubique des demeures tangéroises et tétouanaises, la lumière azurée ou ocre, la végétation folle ou apprivoisée, les immensités fertiles ou désertiques, les somptueux minarets qui ponctuent le paysage urbain des deux cités nordistes.

Ce cadre physique se révéla extrêmement fécond et lui inspira un ambitieux et exceptionnel projet. Envahi d’une religiosité militante, Antonio Gaudi projeta la construction d’une cathédrale aux allures de casbah marocaine ou de mosquée africaine. Selon Juan Matala « Gaudi, une fois sur place, développa plusieurs idées, optant pour un temple absolument stupéfiant et aux proportions gigantesques [5]».

Le temple des missions catholiques d’Afrique

« Le dessein de Gaudi de construire une cathédrale du XX siècle, synthèse de tout savoir architectural, avec un ensemble complexe de symbolismes et de visualisations de la foi. Sur un plan carré, en forme de croix du Saint Sépulcre, l’église marque une ligne ondoyante au cours horizontal. Le génie catalan a voulu doter le monument d’une dimension verticale spectaculaire par une apothéose de pinacles et de tours à structure hélicoïdale rehaussées de mosaïque vitreuse vénitienne aux motifs abstraits et couronnés de symboles de la croix et de la paix [6]».

« La forme des tours du temple, verticale et parabolique, est l’union de la gravité et de la lumière », disait Gaudi, qui s’était investi dans la conception des voûtes paraboliques en  les dessinant par une méthode ingénieuse. Il représentait ses voûtes à l’aide de ficelles entrecroisées pendantes et accrochait à ces ficelles des poids représentant (à l’envers toujours) les forces que les voûtes seraient censées subir. Il travaillait peu sur plans, mais réalisait « des maquettes stéréoscopiques ». Le résultat est techniquement passionnant, et du plus bel intérêt esthétique.

Sur les parties extérieures – façades et clochers- la simple disposition des fenêtres et des baies en arcs paraboliques et en cônes donnerait lieu à un extraordinaire jeu de lumière et d’ombres. Cette lutte de la lumière et de l’ombre, qui accentue les contrastes architecturaux, cette complexité du décor où se dissolvent les surfaces, cet amour du pittoresque font songer immédiatement au cadre féerique de l’Alhambra de Grenade. Sur le plan de la forme, il est indéniable que le temple des missions franciscaines a joué le rôle de modèle pour la conception de la Sagrada Familia de Barcelone. S’il avait été réalisé, Tanger possèderait une sorte de temple-voilier.[7]

Tanger avec ce temple-voilier aurait eu un bâtiment aux vingt-cinq tours dont une centrale aurait joué le rôle d’un gigantesque mât de forme elliptique- d’une hauteur de quatre-vingts mètres et d’un diamètre de cent-vingt mètres. Des bâtiments destinés aux écoles et au couvent, d’une hauteur de vingt sept mètres, devaient se regrouper tout autour.

Comme à l’accoutumée Gaudi emprunta son vocabulaire architectural dans la nature, son inspiration étant minérale, végétale et même animale. Les ferronneries de ses grilles ressemblent à des os humains, les colonnes de la Sagrada Familia ressemblent à des troncs de cyprès épurés par la géométrie, les pinacles de la Casa Batlo à des cheminées de fées. Gaudi remonte à la naissance des formes et refait à son compte le chemin qu’on fait le végétal, le minéral, ou les autres civilisations. De ce réservoir des solutions universelles, il extrait des inspirations techniques, mais retrouve la fonction du sacré. Il avait même des tendances mystiques.

Il se définissait comme « méditerranéiste », mais les correspondances de son œuvre n’ont pas de frontières, ni dans l’espace ni dans le temps. Gaudi par tempérament et par discipline, a toujours recherché le lignage de l’acte inventif dans un orient dont il maniait les éléments structurels (tours, coupoles, minarets) et décoratifs.

Gaudi l’orientaliste

Gaudi vouait une admiration sans limite à l’art mudéjar ; art remis au goût du jour dans l’Espagne de cette fin du XIX siècle par le peintre orientaliste Mariano Fortuny, qui comme Gaudi est originaire de Reus et auteur de nombreux dessins et aquarelles sur le nord du Maroc (1860-1862).Tandis qu’autour de lui on imite cet art mudéjar et son exotisme ornemental, Gaudi fait un voyage en Andalousie mauresque pour se ressourcer et analyser l’organisation de l’ espace et la structure des monuments, non pour les plagier mais pour y puiser un renouveau : l’art néo-mudéjar.

Dans le projet qui est à l’origine de ses voyages en Andalousie et au nord du Maroc, il incorpore des éléments du décor hispano-marocaine : construction en brique, décor mural en plâtre sculpté et mosaïques de terre émaillée (azulejos ou zelliges).

Ses premières œuvres, La Casa Vicens et El Capricho de Comillas, témoignent déjà de son goût pour la richesse baroque de l’Espagne mauresque et de son admiration pour les architectures islamiques : art arabo-musulman et indo- iranien.

« Nous devons imaginer les critères de l’ornementation en fonction de notre époque, de notre société, de l’espace géographique dans lequel elle prend naissance » disait-il. « Cette ornementation doit être simple, basée sur notre raison d’être. Il n’est pas question d’imiter un style quelconque, mais de créer un système de lignes et des courbes en harmonie avec les conditions topographiques, climatologiques et météorologiques de l’endroit, et c’est cela qui constitue un style… »

Certes, les archives attestant de l’existence de ce projet sont rares. En effet, tous les plans autrefois conservés à La Sagrada Familia ont été brûlés en 1936 lors de la guerre civile en Espagne. Par conséquent, la reconstitution de ce qu’auraient dû être « Les missions catholiques d’Afrique » s’est avéré une tâche difficile. Les documents sauvés de cet incendie peuvent être comptés sur les doigts d’une seule main. Parmi eux, il y a d’abord le croquis de ce temple, retrouvé dans la bibliothèque franciscaine de Tanger en février 1991.Il y a aussi cette carte postale envoyée par l’architecte à Mariano Andrés, copropriétaire de la maison des Botines de Léon.

Mais la datation différente de ces deux éléments d’un spécialiste à l’autre a finalement été mis en concordance grâce au travail acharné du japonais Tokutoshi Torrii, notamment dans son livre « le monde énigmatique de Gaudi ».


[1] Juan Goytisolo, aproximaciones a Gaudi en Cappadocia, Madrid, Narrativa Mondadori, 1990.

[2] Juan Manuel Riesgo”La inspiración africana de un genio, revista Mundo negro, 1993, PP30-33

[3] Tokutoshi Torii, L’ enigmático mundo de Gaudi, Maidrid, Instituto de España. 1983, P.40

[4] Juan Goytisolo, aproximaciones a Gaudi en Cappadocia, Madrid, Narrativa Mondadori, 1990.

[5] Juan Matamala “Antonio Gaudi, mi itinerario con el arquitecto” Catedra Gaudi.

[6] Tokutoshi Torii, Op. cit

[7] Idem.

Article publié sur chantiersdumaroc.ma

 

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