Carnet de bord : L’Éloge de la matière et de la courbe à Maison & Objet

Arpenter les allées frénétiques de Maison & Objet est toujours un exercice de lecture fascinant : il s’agit de décrypter ce que la matière a à nous dire de notre époque. En tant qu’artiste dont la pratique navigue constamment entre la rigueur de la structure géométrique et l’imprévisibilité de l’organique, j’ai été frappé lors de cette édition par un retour viscéral à ce que l’on pourrait nommer « l’intelligence matérielle ». L’heure n’est plus au design froid, stérile et standardisé. L’époque revendique des courbes assumées, un minimalisme chaleureux et une expression radicale des matériaux. Les créateurs ne cherchent plus à dompter la matière à tout prix ; ils l’écoutent et réintroduisent la main de l’artisan au cœur de la forme.


Voici mes coups de cœur, un parcours intime à travers des objets qui s’écoutent autant qu’ils se regardent.

L’EAU FIGÉE : SEBASTIAN HERKNER POUR PULPO

Mon premier arrêt s’est fait devant la série de tables d’appoint Alwa Three, imaginée par le designer Sebastian Herkner pour la maison d’édition allemande pulpo. Ce qui fascine ici, c’est la densité et la vérité du matériau. Le plateau en verre coulé, d’une épaisseur inouïe, semble avoir été figé en plein mouvement. Qu’il soit d’un vert forêt profond ou d’un ambre solaire, on y lit les bulles d’air, les ondulations et les imperfections de l’eau captive. Cette masse vibrante est portée par un piétement métallique noir d’une rigueur quasi architecturale. C’est le contraste magistral entre la grille (l’acier) et l’organique (le verre artisanal) qui donne à l’objet toute sa tension poétique.

BOON_EDITIONS ET L’ESPACE CURATIO

Si le design contemporain s’émancipe définitivement de l’angle droit, les pièces présentées par BOON_EDITIONS au sein de l’installation Curatio (sous le commissariat de Thomas Haarmann) en sont le manifeste absolu. Face à cet imposant canapé en cuir noir profond, j’ai ressenti un rejet total et libérateur de la ligne droite. C’est une pièce d’un biomorphisme fascinant. Ses volumes généreux, tubulaires, presque charnels, évoquent une musculature au repos. Il n’y a plus de ruptures, juste un monolithe sculptural qui invite au lâcher-prise. Une preuve éclatante que le minimalisme peut être profondément voluptueux.

LE SANCTUAIRE KĀNA

Loin du tumulte du salon, l’espace de la marque belge KĀNA m’a offert une véritable respiration. Leur daybed (lit de repos) est une leçon de minimalisme brutaliste et contemplatif. Une structure en bois sombre aux lignes franches et orthogonales, surmontée d’un coussin à la texture brute.

On ressent ici une approche profondément ancrée dans l’essentiel, où l’élégance wabi-sabi rencontre la vérité des matériaux naturels. Aucun artifice, juste le dialogue silencieux entre l’ébénisterie et le textile. Un meuble qui n’est pas fait pour le spectacle, mais pour le rituel.

PAPIER WASHI ET BOIS NOIRCI

Mon amour pour le travail de la main a été comblé par deux expressions exceptionnelles du geste artisanal. D’abord, le lampadaire Haname. Réalisée en papier japonais selon une technique ancestrale, cette véritable colonne vertébrale lumineuse présente une surface boursouflée et asymétrique. Elle diffuse une lumière d’une douceur infinie, transformant l’objet en une chrysalide vivante et poétique.

Ensuite, mon regard s’est arrêté sur une majestueuse étagère en bois massif noirci. Le designer y déconstruit la rigidité du meuble traditionnel en sculptant littéralement les montants verticaux. Les cavités oblongues et organiques, creusées dans l’épaisseur, exaltent le fil et le veinage du bois. C’est une pièce où le vide est sculpté avec autant d’attention que le plein, rappelant que la courbe n’est pas toujours ajoutée, mais qu’elle peut être extraite de la masse.

HARRY NURIEV (CROSBY STUDIOS)

Enfin, impossible de clôturer ce parcours sans saluer la consécration de Harry Nuriev, judicieusement nommé Designer of the Year 2026. Son canapé, composé d’une accumulation de vêtements et de chutes textiles compressés, agit comme un électrochoc. L’hybridation étant une question qui traverse profondément mon propre travail, je vois dans la démarche de Nuriev une réflexion magistrale.

À l’intersection de l’art, du design et de la mode, il ne crée pas à partir du vide : il suture des fragments de mémoire matérielle pour proposer une nouvelle typologie d’objet.

EN CONCLUSION 

Ce que je retiens de ce salon, c’est l’émergence d’objets que l’on pourrait qualifier de « reliques futures ».

Qu’il s’agisse de verre vibratile, de cuir étiré, de bois profondément creusé ou de tissus compressés, la création d’aujourd’hui revendique ses cicatrices et son épaisseur.

Une démarche transdisciplinaire qui me conforte dans l’idée que le design de demain sera avant tout une question d’émotion matérielle.


ARTICLE PAR Kamil Hajji
CRÉDIT PHOTO

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