L’ART DE CONSTRUIRE : HÉRITAGE, DÉFIS ET VISION D’UN ARCHITECTE ESPAGNOL

Plongée dans le parcours d’un architecte où tradition familiale et modernité se rencontrent. Entre défis techniques et projets emblématiques, Rafael de La-Hoz partage son approche, ses valeurs et sa vision du métier en tant qu’architecte.


A+E // Comment est née votre passion pour l’architecture ?

Rafael de La-Hoz : // Tous les enfants qui rêvent de devenir architectes nourrissent souvent, une fois leur but atteint, l’ambition de bâtir une tour. Ce désir est presque universel parmi les architectes, car concevoir une telle structure représente un défi architectural majeur. Une tour exige une grande responsabilité ; elle est extrêmement visible, pour des raisons évidentes, et sollicite énormément le talent de celui qui la conçoit. Si le projet aboutit à un triomphe ou se solde par un échec, il laissera à jamais une empreinte significative dans la carrière professionnelle de l’architecte.

A+E // Comment votre carrière, en tant qu’architecte, est-elle perçue ?

R.D.L.H. // J’ai toujours envisagé ma carrière comme un devoir de tradition et de continuité familiale. J’aurais pu choisir de rompre avec cet héritage et de mener une trajectoire indépendante, mais cela ne s’est pas imposé à moi. J’aime profondément l’idée d’être le maillon d’une chaîne : mon fils, lui aussi architecte, en constitue un de plus dans cette lignée singulière qu’est dédiée à l’architecture. Certaines valeurs transmises par mon grand-père sont parvenues jusqu’à moi, et j’ai désormais la responsabilité de les faire vivre auprès de la génération suivante. J’aime penser que cette continuité existe réellement, comme une tradition familiale qui se perpétue.

A+E // L’architecture à coeur ouvert, Maroc-Andalousie.

R.D.L.H. // Le plus grand défi de cette tour résidait sans doute dans sa capacité à s’adapter à un pays doté d’une tradition et d’une identité architecturales très fortes. Le Maroc est une véritable carte postale, avec une architecture immédiatement reconnaissable, ce qui peut pousser un architecte à la tentation d’être trop littéral et de vouloir produire une forme supposément compatible avec son environnement culturel, parfois de manière anecdotique.

Il fallait au contraire trouver une image symbolique d’un pays pleinement inscrit dans la modernité, déjà présent sur la scène internationale, et qui cherche à affirmer cela à travers une décision stratégique d’aménagement le long de la vallée du Bouregreg, aux côtés notamment du théâtre royal conçu par Zaha Hadid. Cet équilibre entre vision contemporaine et tradition marocaine a pu être atteint grâce à une collaboration étroite, notamment avec le président Othmane Benjelloun, qui a inspiré l’idée dès le départ. Son engagement a permis de préserver l’essence de l’architecture marocaine à l’intérieur de l’ouvrage, tout en impliquant les corps de métier et les techniciens ayant rendu le projet possible. La tour porte ainsi une véritable condition marocaine, une subtilité architecturale rare qui explore la relation entre espace public et espace privé : elle s’ouvre largement vers le nord et la ville grâce à son enveloppe de verre, tandis qu’elle se ferme au sud pour répondre aux exigences de chaleur et d’intimité.

Cette dualité, omniprésente dans les maisons marocaines, où l’ouverture sur le monde coexiste avec la préservation d’un espace intime dédié à la famille, a sincèrement inspiré la conception du bâtiment. On pourrait dire qu’il s’agit presque de deux tours réunies : l’une résolument ouverte et l’autre volontairement protégée. Cette oeuvre architecturale est profondément redevable à la tradition culturelle et au mode d’habitation du Maroc, un pays dont elle reflète l’identité avec respect et modernité.

A+E // Comment percevez-vous le Maroc face à la diversité de l’architecture internationale ?

R.D.L.H. // Je suis convaincu que le Maroc représente une formidable opportunité pour l’architecture internationale : un pays émergent, en pleine croissance, ouvert, accessible, proche de l’Europe et situé à la porte de l’Afrique. Sa position stratégique en fait naturellement une destination privilégiée pour les architectes du monde entier, et cette dynamique ne fera que s’intensifier. Toutefois, en raison de la proximité géographique et surtout culturelle entre l’Espagne, l’Andalousie et le Maroc, je crois qu’un architecte andalou comme moi entretient avec ce pays un lien particulier.

Cette proximité, non seulement physique mais aussi émotionnelle, offre une compréhension immédiate du territoire et de ses habitants, une sensibilité peut-être plus difficile à atteindre pour d’autres cultures. Je me souviens parfaitement de ma première rencontre avec le président Othmane Benjelloun, le grand promoteur du projet. Il m’a demandé si j’étais originaire de Cordoue, ce à quoi j’ai répondu par l’affirmative. Il m’a alors répondu qu’il l’était lui aussi. Surpris, je lui ai expliqué qu’on m’avait toujours dit qu’il était marocain ; il a souri et m’a demandé depuis combien d’années j’avais quitté Cordoue. Lorsque j’ai répondu que cela faisait plus d’un demi-siècle, il m’a rétorqué : « Moi, cela fait bien plus longtemps, des centaines d’années. » Ce souvenir m’émeut encore, tant il témoigne du lien profond qui unit Cordoue au Maghreb, et tout particulièrement au Maroc.

Peu après, il m’a invité au Festival de Fès El Andalus, où j’ai découvert avec émotion cette fusion culturelle, ce dialogue intense perceptible dans la musique, le folklore, mais aussi dans l’architecture. Cette proximité millénaire entre les deux rives a grandement facilité la compréhension mutuelle nécessaire à la réalisation de la tour. En fin de compte, même si certains ont quitté Cordoue plus tôt et d’autres plus tard, nous partageons une même origine symbolique, un héritage commun qui a donné une résonance particulière à ce projet.

A+E // Quel a été le plus grand défi lors de la construction de la tour ?

R.H. // Une tour constitue évidemment un défi technique, et son implantation au bord du Bouregreg ajoute une difficulté supplémentaire. Je me souviens que lors de ma première rencontre avec Sa Majesté le Roi Mohammed VI, il m’a adressé la parole en espagnol, avec une aisance surprenante, ce dont je lui ai vivement témoigné ma gratitude. Sa première question n’a pourtant pas porté sur la hauteur du bâtiment, mais sur la profondeur des fondations, preuve de son intérêt, de sa connaissance et de son implication personnelle dès les prémices du projet.

Lors de la cérémonie de pose de la première pierre, il se rappelait encore précisément la profondeur annoncée, signe d’une attention remarquable aux défis techniques posés par un terrain complexe et une tour de grande envergure. Les fondations et les ascenseurs sont des enjeux classiques pour une tour, mais d’autres défis, moins visibles du grand public, se révèlent tout aussi essentiels, notamment la manière dont la tour rencontre le sol. Les tours attirent naturellement le regard lorsqu’elles s’élèvent dans le ciel, mais on oublie souvent la complexité de leur ancrage au terrain. Ici, il fallait intégrer l’ensemble du programme fonctionnel dans un socle à l’esthétique marocaine, subtil et élégant, s’inscrivant dans le paysage comme une simple colline. Ce socle reprend en réalité la même courbe que la tour, transposée de la verticale à l’horizontale, créant un dialogue formel entre les deux lignes. Trouver cet équilibre a demandé un travail particulièrement exigeant.

Un autre défi majeur concernait le noyau des ascenseurs, déplacé en raison de la singularité de la tour, pensée comme une double structure, l’une ouverte, l’autre fermée. Ce décalage créait une asymétrie dans les efforts du vent, ce qui modifiait le comportement du bâtiment selon qu’il vienne du nord ou du sud, et imposait de relier ce qui revenait presque à deux structures différentes. Grâce à une équipe exceptionnelle de techniciens, ces contraintes ont pu être surmontées. À cela s’ajoutait la proximité de la mer, qui imposait une attention rigoureuse aux matériaux et à leur mise en œuvre afin de prévenir l’oxydation et d’assurer la longévité de l’édifice. Enfin, la tour devait devenir l’emblème d’un pays dont la vie nocturne, vibrante et tournée vers l’atlantique, constitue une part de son identité. Elle devait donc être visible la nuit, éclairée et capable de se transformer en icône lumineuse, tout en conservant une transparence et une blancheur essentielles à son expression architecturale. Je pense avoir couvert l’ensemble des défis qui se sont présentés, parmi bien d’autres et qui ont jalonné cette aventure exceptionnelle.

A+E // L’architecture, héritage et valeurs ?

R.H. // Nous avons parfois tendance à présenter nos projets comme s’ils étaient le résultat d’une forme inévitable, comme s’il n’existait qu’une seule réponse possible aux contraintes qui les façonnent. Pourtant, ce n’est pas vrai : il suffit d’observer n’importe quel concours d’architecture, où un même problème suscite une multitude de solutions. Un architecte doit naturellement tenir compte de toutes les contraintes visibles et invisibles, les besoins du programme, l’ensoleillement, les conditions thermiques, mais on oublie souvent de mentionner l’une des plus déterminantes : celles du client. L’une des valeurs les plus précieuses que j’ai héritées de ma famille réside justement dans cette compréhension que le projet se conçoit en collaboration avec le client, qui, qu’on le veuille ou non, marque l’identité de l’ouvrage. Nous aimons parfois opposer bons et mauvais clients, ou minimiser leur influence comme si l’architecte créait dans une liberté absolue, mais cela ne reflète pas la réalité : le client joue toujours un rôle essentiel et doit être respecté en tant que partenaire.

C’est une leçon transmise par mon grand-père à mon père, puis par mon père à moi, sous la forme d’une phrase simple qu’on adresse à un enfant : « Tu ne peux pas considérer qu’un client est assez intelligent pour t’avoir choisi comme architecte et assez stupide pour ne pas savoir ce qu’il veut. » Cette idée m’a accompagné dès mon entrée à l’école d’architecture de Madrid, un jour où mon père, qui m’avait accompagné malgré ma pudeur, m’a confié les mêmes mots qu’il avait reçus de son propre père : « Tu n’es pas un génie. Il ne te reste qu’à travailler. » J’ai grandi avec cette éthique du travail, cette idée que l’effort prime sur tout. Deux héritages qui ont profondément influencé ma carrière.

À cela s’ajoute une autre œuvre très chère à mon cœur, réalisée en même temps que la tour de Rabat. Alors que je travaillais sur cet édifice emblématique à Rabat, je menais également un petit projet dans la campagne de Cordoue, ma province natale. Un bâtiment modeste mais chargé d’émotion, soutenu par un client qui a compris l’importance personnelle que ce projet revêtait pour moi et qui a collaboré avec une générosité similaire à celle que j’ai connue pour la tour. Lorsque j’ai reçu un prix de l’association des architectes de Cordoue, le jury a qualifié ce bâtiment de « petite mosquée », une expression qui m’a profondément touché. Né dans la ville de la célèbre mosquée de Cordoue, baptisé en son sein, paradoxe que j’aime raconter, je porte en moi cette tradition, cette émotion presque enfantine. Sans en avoir pleinement conscience au départ, j’ai compris que ce petit édifice cherchait à recréer, humblement, une autre petite mosquée à Cordoue. Ce projet occupe une part intime de mon cœur, tandis que l’autre est naturellement habitée par la tour de Rabat.

Entretien réalisé par Frou AKALAY


# à lire aussi