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Réhabilitation des constructions en terre au Maroc : enjeux et études de cas

Salima Naji

Il est possible de sauvegarder le patrimoine par une politique de sensibilisation qui tient compte de la réalité sociale des populations ayant perdu confiance dans leur histoire et leurs traditions. L’écrasante majorité du patrimoine marocain est la propriété de particuliers ou de communautés rurales qui vont prendre la décision de conserver ou de détruire leur mémoire.

Si les Ksours et les Kasbahs de terre et de pierre, très tôt identifiés comme ayant un fort potentiel touristique et largement médiatisés par les lithographies coloniales, continuent d’être investis dans le Sud marocain, c’est désormais sous forme de coques vides de béton imitant leurs volumétries, pour des pastiches de ces formes anciennes en hôtels, pour des stations-services, des bâtiments publics et des maisons privées. Beaucoup trop de « restaurations » de bâtiments anciens de pisé se font par ailleurs sauvagement, le plus souvent avec des chaînages de ciment armé, mal dosés et mal ancrés, qui – au contraire de ce pour quoi ils ont été mis en œuvre – fragilisent la structure ! Tousles procédés traditionnels utilisés jadis pour restaurer, sont balayés du geste par de nouveaux maçons (appelés tacheroun du français, tâcheron) qui ont pour objectif le rendement : abattre le maximum de structures anciennes pour augmenter leur carnet de commandes… en ciment. Car cela est plus rapide et n’exige aucune vraie compétence, au contraire de la terre qui nécessite temps et soin dans la mise en œuvre. Là où le tâcheron exécutera cinq commandes en même temps en ciment, le maître-maçon (maalem) de terre crue ne pourra en accomplir qu’une. Ces conditions économiques, qui dénotent d’un changement de société irréversible, sont primordiales pour comprendre comment ce gap a pu être franchi si rapidement dans le Sud marocain (Naji, 2011).

Ainsi, le réinvestissement des matériaux vernaculaires (pisé, adobe, pierre…) tout comme le réinvestissement de lieux authentiques, ne sont que très rarement proposés (ou simplement accepté) par les décideurs, alors que cela peut être une alternative intéressante aux modes de construire actuels qui se diffusent dans le monde rural. Enfin, la tabula rasa est une chose pratiquée sans états d’âme : sont balayés plusieurs siècles d’histoire très rapidement (Naji, 2006 : 274-285). Depuis une vingtaine d’années, avec une accélération ces cinq dernières années, le Sud marocain connaît un nivellement par le bas, avec des modèles exogènes, toujours édifiés en béton armé, se diffusant partout, refusant les procédés traditionnels pourtant climatiquement adaptés. Quant aux paysages culturels, ils sont aujourd’hui fortement abîmés, voire détruits dans de nombreuses oasis.

« Comment peut-on à ce point ignorer les leçons de l’histoire et s’engouffrer dans une telle direction dévastatrice de l’aménagement du territoire ? » (Guillaud, H., courriel du 9 Septembre 2010. Voir aussi Guillaud : 143)

Aujourd’hui, à l’heure des bilans, ces paradoxes devraient nous alarmer. Malgré les cycles de reconnaissance d’un particularisme architectural entamé à la colonisation (ou à cause ?),malgré l’effort conservateur des années 1940-50, malgré le fait que ces Kasbahs ornées constituent, très tôt, la marque de fabrique de ces territoires et l’imagerie touristique du Maroc, ces hauts-lieux de la culture rurale traditionnelle, uniques au monde, symboles mêmes des oasis marocaines, disparaissent. De même que les mosquées anciennes actuellement systématiquement rasées (pour être remplacées par des « modernes » en béton) sous prétexte de fragilité alors qu’elles représentent un patrimoine islamique unique et exceptionnel dans le monde pré-saharien.

Il est temps, pourtant, de proposer une voie nouvelle qui articule patrimonialisation (reconnaissance de la qualité de notre héritage matériel et immatériel) et amélioration des conditions de vie (horizon de dignité d’habiter). La clef est la qualité architecturale : un projet doit proposer une vraie réflexion sur l’espace public et le confort privé, en mobilisant au mieux les ressources existantes et les compétences. Il est possible alors de proposer un développement soutenable appuyé sur une fine connaissance des territoires et de ses habitants.

Je voudrais conclure sur deux idées qui semblent, à tout praticien de la terre crue au quotidien, très importantes, et qui courent en filigrane de ce texte : il ne faut pas limiter les techniques vernaculaires à une commande ostentatoire privée des nouvelles demeures cossues des campagnes marocaines.

– Premièrement, il faut s’appliquer à sauver des architectures vernaculaires qui sont de véritables conservatoires de mises en œuvre historiques.

– Deuxièmement, il faut travailler avec les communautés les plus marginalisées qui sont les détentrices de ce patrimoine et à qui on ne propose pas d’autre horizon que celui d’une modernité normalisée au rabais.
– Troisièmement, il faut investir ces architectures nouvelles des services publics de proximité avec les codes du développement durable au profit des plus pauvres. – Quatrièmement, il faut travailler avec les pouvoirs publics : administrations, élus locaux. – Il s’agit bien là d’un mode opératoire complet.

L’étude des architectures vernaculaires en vue de leur sauvetage, puis le chantier du sauvetage, est un exercice long et fort complexe où la prise de risque est omniprésente. Outre les mêmes contraintes administratives coûteuses en temps et en luttes âpres pour sauver un édifice sans l’encombrer d’une superstructure en béton armé (souvent imposée au départ par les pouvoirs publics) ; Outre la dimension sociale que nous avons impliquée dès le départ dans tous nos projets : nous sauvons d’abord pour des communautés locales premières bénéficiaires ;

Outre aussi la gageure de trouver des fonds pour ces sauvetages dans un contexte où l’on tourne le dos à ce passé et ensuite, et l’autre gageure qui est de convaincre les autorités en place (et les élus…) du bien fondé de telles actions : face à cet ensemble de paramètres qui sont de véritables freins à toute action patrimoniale ou toute action utilisant des matériaux dits vernaculaires, il a fallu mettre au point une stratégie qui convainc à la fois les pouvoirs publics et les bénéficiaires. Et essuyer de nombreux échecs, mais aussi des réussites que nous avons voulues montrer ici pour mettre en valeur leur faisabilité. La dimension anthropologique est indispensable et doit rester au cœur de ce type de projets car notre patrimoine est bien vivant. Il ne s’agit pas de faire des projets en contournant la loi, comme cela a pu se faire ici ou là (ou en faisant jouer par le biais d’une fondation internationale un jeu de pressions permettant de fabriquer une œuvre unique jamais dupliquée, mais plutôt d’affronter la société – la nôtre – en essayant de convaincre, par l’exemple, du bien fondé de ces mises en œuvre). Chaque projet réussit exerce une pression créatrice vers un changement de paradigme. Les bureaux d’études doivent s’associer à cette démarche et arrêter de proposer des structures très coûteuses souvent superfétatoires et surdimensionnées.

SALIMA NAJI
Chercheure indépendante
rattachée au centre Jacquet Berque de Rabat,
CNRS-Ambassade de France (CJB).
Email : atelier@salimanaji.org

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Salima Naji, ARCHITECTE
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