Sacha Lakic est l’un des noms les plus emblématiques du design contemporain : multi-disciplinaire, audacieux, mêlant automobile, mobilier, architecture. À travers ses collaborations majeures, notamment Roche Bobois, il impose une signature reconnaissable : des formes fluides, une sensualité maîtrisée, un équilibre subtil entre rigueur technique et émotion. Aujourd’hui, avec le partenariat avec les MIDA, il s’agit de rapprocher le design international et le potentiel créatif du Maroc, de proposer un regard neuf sur ce que peut être le design dans un contexte aussi riche culturellement que celui du Maroc.
A+E// Pouvez-vous nous décrire ce qui caractérise votre signature en tant que designer ? Quels sont les éléments que l’on retrouve dans vos créations (formes, matières, émotions) ?
Sacha Lakic // Ma signature de designer repose avant tout sur la recherche de fluidité et d’émotion. J’aime créer des formes qui semblent en mouvement, même lorsqu’elles sont immobiles, des silhouettes organiques et sensuelles qui invitent au toucher et à l’expérience sensorielle. Les matières jouent un rôle essentiel : je privilégie des matériaux contemporains, techniques, mais que j’utilise toujours de manière sobre, en retirant tout ce qui est superflu pour ne garder que l’essentiel. Ce que je cherche, c’est cet équilibre subtil entre rigueur et poésie, entre performance et douceur, pour que les objets provoquent une attirance immédiate puis une connexion émotionnelle durable.
A+E// Votre studio travaille dans différents univers, mobilier, automobile, architecture, objets. Quel cheminement vous a conduit à embrasser autant de disciplines ?
S. L. // Mon parcours dans des univers aussi variés que l’automobile, le mobilier, l’architecture ou les objets est venu naturellement. Je suis autodidacte et très tôt, j’ai compris que le design n’était pas une discipline cloisonnée. Les formes qui m’ont fasciné dans l’automobile m’ont inspiré pour le mobilier, et l’inverse. Chaque domaine renforce l’autre : la précision technique de l’automobile m’a appris la discipline et les contraintes, tandis que le mobilier m’a permis plus de liberté sculpturale. Explorer différents champs de création, c’est pour moi une manière de nourrir ma vision globale du design et de ne jamais m’enfermer dans un seul langage.
A+E// Parmi vos collaborations majeures, Roche Bobois, Venturi, Voxan, Yamaha, etc., avez-vous un projet qui vous tient particulièrement à cœur ?
S. L. // Il y a évidemment plusieurs projets qui me tiennent à cœur, chacun pour une raison différente. Chez Roche Bobois, par exemple, le canapé Bubble représente une synthèse très fidèle de ma sensibilité : il est à la fois sculptural, accueillant, et techniquement abouti. Dans l’univers automobile, la Venturi Fétish reste un projet emblématique, car elle porte cette idée de sensualité, de mouvement et d’innovation avec une forte dimension émotionnelle. Ce sont des projets qui, au-delà de l’objet final, incarnent une rencontre, une confiance et une vision partagée avec une marque.
A+E// Quel regard portez-vous sur le design marocain actuel ?
S. L. // Le design marocain actuel me semble à un moment charnière, avec une énergie créative très forte et un ancrage culturel riche. Il y a une vraie identité visuelle, portée par des matériaux, des savoir-faire et des codes esthétiques uniques, et en même temps une volonté d’ouverture vers des formes plus contemporaines. Ce mélange, lorsqu’il est bien maîtrisé, donne naissance à un design profondément authentique tout en étant moderne. C’est cette dualité qui, selon moi, peut devenir une force majeure sur la scène internationale.
A+E// Selon vous, quelles sont les opportunités pour les designers marocains de s’intégrer aux standards internationaux tout en gardant une identité propre ?
S. L. // Les designers marocains ont aujourd’hui un potentiel remarquable pour s’intégrer dans les standards internationaux tout en restant fidèles à leur identité. Le premier levier est de valoriser leurs racines, leur patrimoine artisanal, leurs matières locales, tout en les revisitant avec une approche contemporaine. L’autre opportunité est la collaboration : dialoguer avec des studios internationaux, se confronter à des processus industriels, apprendre à naviguer entre tradition et innovation. Plus un designer parvient à transformer son héritage culturel en langage universel, plus il devient pertinent et lisible à l’échelle mondiale.
A+E// En étant jury d’honneur aux MIDA, qu’espérez-vous apporter concrètement aux talents émergents marocains ?
S. L. // J’espère apporter une expérience concrète et une vision réaliste du métier de designer. Partager mon parcours, mes erreurs, mes réussites, mais aussi montrer comment une idée peut se transformer en objet viable, industrialisable, cohérent. J’aimerais aider les talents émergents à structurer leur pensée, à travailler leur intention, à comprendre qu’un objet doit avoir une âme, mais aussi une fonction et une logique. Mon rôle serait aussi d’encourager l’audace, de pousser les jeunes à dépasser leurs limites tout en restant fidèles à leur sensibilité.
A+E// Quels critères ou qualités recherchez-vous chez les projets soumis à un concours comme MIDA ?
S. L. // Dans un concours comme les MIDA, je recherche avant tout des projets sincères, porteurs d’une intention claire. L’originalité est importante, mais ce qui m’attire vraiment, c’est la capacité d’un projet à exprimer une émotion tout en répondant à une fonction. J’apprécie les propositions qui osent, mais qui restent structurées et réalistes, qui comprennent les contraintes techniques ou matérielles. La durabilité et l’intemporalité sont aussi des critères essentiels : un bon design ne se contente pas d’être dans l’air du temps, il doit traverser les années et garder sa pertinence.
A+E// Enfin, quels conseils donneriez-vous aux jeunes designers qui aspirent à faire entendre leur voix dans le milieu du design international, tout en restant fidèles à leurs racines ?
S. L. // Aux jeunes designers qui souhaitent s’affirmer sur la scène internationale tout en restant fidèles à leurs racines, je dirais de ne jamais renier ce qui les rend uniques. Leur culture est une force, un langage que personne d’autre ne peut reproduire. Mais il est tout aussi important de s’ouvrir, d’apprendre les codes internationaux, de comprendre les processus industriels, et de se confronter à des contextes différents. Il faut travailler, observer, être curieux de tout, accepter les contraintes comme des opportunités, et surtout persévérer. Le design est un chemin long, mais lorsqu’on sait qui l’on est et où l’on veut aller, on avance avec beaucoup plus de force.





