Youssef Chajai prix 2020-2021 des diplômes et mémoires de la MAIF

Youssef CHAJAI

Youssef Chajai est architecte, lauréat de l’Ecole Supérieure d’Architecture de Versailles. Il a été récemment nommé lauréat du Prix des diplômes et mémoires de la Maison de l’architecture en France 2020-2021. Parmi 260 candidatures 11 lauréats ont été choisis. Une prochaine exposition de l’ensemble des travaux se tiendra à la maison d’architecture à Paris le 5, 6 et 7 janvier 2022.


LES INFRASTRUCTURES SOUTERRAINES DEVOILENT L’IDENTITE D’UNE VILLE

Comment dévoiler une réalité ? Quelles places ont les infrastructures dans la ville ? Comment une population précaire, l’autre moitié, vit au milieu d’une urbanité qui se transforme en ville vitrine ? Le sujet de diplôme de Youssef Chajai propose la nécessité de dévoiler les réalités qu’on préfère ignorer. La ville d’Istanbul en Turquie est prise comme un cas d’étude. Cette ville est ancrée dans une politique radicale et se reflète dans son architecture. Elle tente de faire oublier ce qui a fait son authenticité.

La révélation de ce qui semble avoir été oublié, s’articule en trois moments.

Une ouverture, par l’investigation sur la disparition des vestiges engloutit, celles des infrastructures hydrauliques en sous-sol.

Puis une remontée en surface, par l’effacement des strates qui cachent ce qui a été oublié. Le récit se déroule en deux scénarios : l’exhumation des citernes afin qu’elles prennent à nouveau place dans l’épaisseur de la ville, et l’intégration d’une population précaire qui semble condamnée de leurs droits à la ville.

Enfin, une stagnation, marquée par la permanence en architecture. Cette dernière retrouve un langage primaire et archaïque.

UNE ARCHITECTURE INCOMPLETE

Les architectures incomplètes, inachevées, participent à la construction des abris publics. Ces derniers sont au profil de l’artisan de rue d’Istanbul et de ses pratiques populaires souvent négligées. Dans un récit constructif lent, ces architectures offrent un spectacle de rue constant.

Elles invitent l’usager à s’approprier le chantier et à capturer les instants de l’évolution des projets. Favorisant ainsi la réintégration d’une infrastructure urbaine oubliée : la citerne ; et d’une population oubliée : les marchands de rue. 12 architectures incomplètes figurent dans des illustrations en tirage cyanotype et des maquettes


Youssef Chajai, architecte

INTERVIEW – YOUSSEF CHAJAI

A+E // Pourquoi avoir choisi Istanbul comme lieu de sujet de votre mémoire de fin d’études ?

Youssef Chajai // « Le choix de la ville d’Istanbul est en lien avec deux volets. Le premier est de vouloir étudier un lieu qui a connu une sédimentation importante des époques et le deuxième est en relation avec l’intérêt que je porte aux infrastructures hydrauliques.

Les équipements hydrauliques de Constantinople ont été le point de départ de la composition du tissu urbain de l’époque. Pour approvisionner la ville en eau, les citernes ont été positionnées à des points stratégiques de la cité, servant principalement de sous structure pour des bâtiments nobles ou religieux. Les mosquées, les palais, et les parcs étaient des lieux publics et stratégiques pour desservir l’eau à la population. »

A+E // Pourquoi les Etats seraient-ils amené à pratiquer une architecture de l’oubli ?

Y.C // « Le point de départ de ce projet concerne un système de gouvernance présent dans plusieurs pays d’Orient. Une gouvernance conservatrice qui s’alimente par de profondes influences dogmatiques, la conduisant vers une radicalisation.La ville d’Istanbul (Turquie) en est un exemple. Cette cité est ancrée dans cette abstraction politique et cela se reflète sur son architecture. L’État détient le contrôle, le pouvoir sur les lieux sociaux et culturels.En effet, pour hisser la ville d’Istanbul au niveau des standards internationaux, l’État fait de ses lieux historiques les vitrines de sa « modernisation ». En agissant ainsi, l’Etat néglige les strates de son histoire, la présence de ses ruines et l’existence de sa population précaire.Ce système de gouvernance est tiraillé entre perdre son identité socio-historique et sa volonté d’être dans le monde moderne, provoquant le sentiment de « l’oubli ».

A+E // Y-a-t-il au Maroc des exemples concrets de ce type de comportement ou de politique ?

Y.C // « Le territoire marocain contient énormément de vestiges enfouis dans ses sous-sols, aujourd’hui oubliés en raison de la forte altération du tissu urbain. D’une part,« l’oubli » fait partit du système politique actuel du Maroc. Il accélère le phénomène de l’effacement et de l’entassement des strates de la ville. D’autre part « l’oubli » est perçu par la population locale comme « la mélancolie d’une noblesse des temps passés entre ce qui persiste et ce qui se dissipe ». Plusieurs villes du Maroc particulièrement les villes impériales, sont une juxtaposition de vestiges : maisons, palais, et infrastructures… Autrefois ces villes faisaient usage de nombreuses infrastructures hydrauliques pour subvenir aux besoins en eau de la population. On peut citer pour exemple, les fontaines, les khetaras et les citernes ».

A+E // Pouvez-vous nous éclairer sur le contexte historique de ces citernes à Istanbul ?

Y.C // Les citernes se trouvent dans l’envers de la ville. Aujourd’hui elles ont été enfouies et oubliées en raison de la forte altération du tissu urbain. Elles ont été dépourvues non seulement de leur fonction d’origine, celle de stocker l’eau, mais également de leur importance dans la composition spatiale de la ville.

Le choix de trois citernes : Myraleion, Binbirdirek et Gülhane, comme trois typologies d’infrastructures hydrauliques servent d’exemple pour étudier le rapport entre le sous-sol et le sur-sol d’Istanbul. Le projet se retrouve entre deux atmosphères ayant chacune son propre fonctionnement spatial et sa propre identité. On observe une dichotomie spatiale entre le monde du sous-sol qui s’inscrit dans une esthétique archaïque du passé et le monde du sur-sol qui s’inscrit dans une esthétique superficielle d’aujourd’hui.

Les infrastructures hydrauliques restent alors une priorité. Elles devraient être dévoilées et réactivées pour permettre l’approvisionnement en eau de la ville. Ce projet explore la résistance à l’oubli et le retour au fondamental pour permettre à nouveau un dialogue entre le sous-sol et le sur-sol d’Istanbul ».

A+E // Pourquoi, par qui et comment ont-elles été exhumées et qu’est-ce que cette démarche a apporté à la ville ?

Y.C // « Cette démarche est une démarche narrative. Le projet conduit à deux scénarios : celui d’exhumer les citernes afin qu’elles prennent à nouveau place dans l’épaisseur de la ville, et celui de réintégrer une population précaire telle que les « Eski sokak saticilar », marchands de rue, afin qu’ils puissent restaurer les rituels urbains. La rencontre entre des architectures oubliées et des populations oubliées est l’ambition de cette narration qui s’inscrit dans le temps long. Par le jeu d’apparition et d’effacement, naissent des architectures incomplètes qui essaient de retrouver une forme archaïque et pérenne (passage du temporaire au permanent).Le désir de l’inachevé est la projection d’une architecture qui n’est pas proprement finie dans la réalité, mais fait l’objet d’un produit fini dans le mental. La qualité de ces architectures réside dans la capacité d’appropriation. Ces architectures incomplètes sont au profit de l’artisan de rue et de ses pratiques populaires souvent négligées.L’assemblage de ces architectures à pose rapide, inspiré de l’expression populaire turc « geçekondu » (architecture posée la nuit) sert à réactiver de nouvelles compositions spatiales.

La coopérative « Eski sokak saticilar », marchand de rue, se forme grâce au continuum d’architectures incomplètes. L’assemblage de tous ces fragments finira par s’harmoniser pour donner naissance à un abri public, qui visera à catalyser l’activité dans l’espace urbain autour de l’eau.

Les abris, issus des archétypes, donnent lieu à des rituels collectifs et permettent de réactiver le besoin de vivre ensemble. Dans ce contexte de projets où l’architecture est déchargée de son programme, la présence de l’eau est une exigence. Des tentatives de projets adaptés au contexte urbain ont été intégrés tels que les hammams et les espaces d’ablutions. L’utilisation collective de ces lieux a pour but de proposer une architecture qui défie les normes et les procédés actuels d’urbanisation ».

A+E // Vous parlez d’une démarche « indifférente » pouvez-vous nous éclairer ?

Y.C // Dans la démarche du projet où la contrainte est de prendre position entre le sous-sol et le sur-sol, il a fallu trouver le moyen de faire une architecture neutre. Des questions se posent : quelle relation matérielle faut-il choisir ? quel langage architectural faut-il adopter ? Y a-t-il une position neutre pour exister entre l’ancien et le nouveau, le sous-sol et le sur-sol ?

L’architecture dévoile constamment un sens. Nos interventions ne tentent pas de révolutionner de nouveaux concepts. Mais plutôt de réaliser une architecture conventionnelle qui s’appuie sur des matériaux pérennes et un langage primitif.

Ces architectures qui semblent monolithiques et archaïques offrent la possibilité d’une appropriation plurielle. Le « laisser faire » est une attitude qui permet à l’architecture d’être indifférente et ainsi dissocier des objets, avec plus de clartés et moins d’implications.

L’indifférence est un choix, un choix riche en allusions et qui offre la possibilité d’une réinterprétation continue. L’indifférence définit une attitude précise et rationnelle en architecture.


ARTICLE PAR La rédaction
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