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jeudi 22 avril 2021

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Au-delà l’institution bancaire, le projet de la ville moderne

Entretien avec Jacqueline Alluchon, architecte, membre fondateur de Casamémoire.

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Jacqueline Alluchon, architecte

L’image des banques au Maroc et les codes qui la régissent se mettent en place dès le début du XXème siècle. S’insérant dans le projet urbain et architectural de l’époque, les édifices bancaires font aujourd’hui partie des fleurons du patrimoine moderne du Maroc.  

Architecture du Maroc // L’architecture bancaire au Maroc a-t-elle au début de son histoire une spécificité ?

Jacqueline Alluchon // Les édifices bancaires se développent au XIXème siècle dans le monde et, que l’on prenne des exemples en Europe ou en Amérique du Nord, leur architecture renvoie une image de stabilité, de confiance et de durabilité. Il est intéressant de constater que la plupart du temps, ce sont des styles conservateurs, néo-classiques qui semblent  les plus à même de véhiculer ces valeurs. Les premiers établissements, au Maroc, dès 1904 mais surtout à partir de 1906 à la suite de la Conférence d’Algesiras s’installent dans des bâtiments existants. L’exemple le plus frappant est l’agence de la Banque du Maroc à Fès, qui investit un bâtiment du XIXème abritant à l’origine un fondouk et trois boutiques. Sous le Protectorat, à partir de 1912, la construction des édifices bancaires – que ce soit sièges sociaux et agences régionales – obéissent à un projet global : la mise en œuvre de la ville moderne. Elles s’inscrivent donc dans un ensemble cohérent, autant urbain qu’architectural. 

AM // Prenons quelques exemples…

J.A // A Marrakech, en 1922, la première agence de la Banque d’Etat du Maroc s’implante sur la place Jemaa el-Fna, le nouveau cœur de la ville. Ses deux architectes Auguste Cadet et Edmond Brion vont poursuivre la construction des agences de la banque dans les principales villes du pays en adoptant la même  typologie – un corps central avec portiques flanqués de deux bâtiments latéraux symétriques. A l’intérieur, la salle des guichets est traitée comme un immense patio éclairé par une verrière. Cette organisation intérieure est reprise par d’autres architectes. Ainsi, Henri Prost et Antoine Marchisio construisent-ils en 1928, sur l’actuelle place des Nations-Unies à Casablanca le siège de la banque algérienne (aujourd’hui la banque Wafasalaf). Du point de vue urbain, l’implantation sur la place directement connectée au port est tout aussi stratégique. Le bâtiment affiche à l’extérieur les codes du bâtiment public traité comme un repère urbain, avec sa toiture recouverte de tuiles vertes et la frise de zelliges en camaïeu conformément aux directives de Lyautey. Les arcades surdimensionnées, les deux attiques symétriques surplombant le corps central sont repris par Marius Boyer en 1929 pour le siège de la Banque Commerciale du Maroc (actuelle Attijariwafabank) situé sur l’axe important que constitue la rue Idriss Lahrizi. Le style d’inspiration cubiste est plus sobre, mais la volonté est la même : inscrire au cœur de la ville un emblème de la vocation économique de la nouvelle métropole.

AM // Le projet urbain et architectural a donné naissance dans les années vingt à ce que l’on a appelé le style néo-marocain qui trouve dans l’architecture bancaire l’un de ses fleurons. Comment l’analyser ?

J.A //Le style néo-marocain est né de la volonté de concilier tradition et modernité : les architectes s’inspirent à la fois du mouvement moderne et de l’architecture traditionnelle, voire du contexte local. Ainsi l’agence de la Banque du Maroc à El Jadida fait référence à l’architecture de la muraille fortifiée de la cité portugaise. A Rabat, la façade monumentale du bâtiment prend des allures de forteresse. Mais les architectes puisent aussi aux sources du savoir-faire ancestral des « maalem ». Architectes, entrepreneurs et artisans vont ainsi travailler ensemble à l’élaboration d’une œuvre métissée associant des techniques ancestrales (zelliges, tuiles vernissées, plâtre etc.), des procédés importés (granito, ferronnerie) et des innovations récentes comme le pavé de verre ou le verre gravé. Entre les deux guerres, s’élabore ainsi ce style unique, spécifique, que l’on a appelé néo-marocain, qui trouve avec le siège de la Banque du Maroc, place Mohammed V à Casablanca un point d’orgue incontestable. Le bâtiment, du point de vue urbain, constitue le troisième côté de la place, s’inscrit à égalité des bâtiments publics que sont la poste, le tribunal et la wilaya, fait la jonction entre le quartier des affaires regroupé autour du port et le centre administratif de la ville nouvelle. Il affiche aussi en 1935/37 l’évolution du style néo-marocain qui abandonne les couleurs des zelliges pour jouer sur la dualité du blanc des enduits et de l’ocre de la pierre. Si la source est toujours la tradition marocaine (motifs d’inspiration almohade) le résultat relève aussi d’une création originale. 

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Florence Michel-Guilluy
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