Abderrahmane Chorfi : « Personnellement, je ressens toujours la disparition d’un patrimoine comme une amputation douloureuse »

Au cœur de « Rabat La ville nouvelle – Guide d’architecture 1914-1990 », le premier opus littéraire d’Abderrahmane Chorfi, se dévoile un éblouissant panorama du patrimoine architectural de Rabat. Dans le sillage de cet architecte marocain de renom, notre entretien exclusif offre un éclairage intime sur les inspirations et les intrications qui ont façonné cette exploration architecturale, à la fois sensible et intellectuelle.


A+E // Pouvez-vous vous présenter brièvement et nous donner un aperçu de votre parcours en tant qu’architecte?

Abderrahmane Chorfi : « Je suis architecte, diplômé de l’Ecole Spéciale d’Architecture. Ancien élève du lycée Descartes de Rabat, j’ai fait mes études d’architecture en France, successivement à Strasbourg puis à Paris. J’exerce depuis plus de quarante ans ma profession de manière éclectique. Dans le secteur public, j’ai été chargé en 1979 de la création de l’Ecole Nationale d’Architecture, dont j’ai été le premier directeur. J’ai également occupé, au sein de l’Administration Centrale, le poste de Directeur Général de l’Urbanisme, de l’Architecture et de l’Aménagement du Territoire. 

Dans le secteur privé, je me suis intéressé et j’ai beaucoup travaillé sur l’habitat social, en explorant les questions de l’habiter dans une société en mutation rapide; sur le design urbain, en accordant une très grande importance à la qualité des espaces publics. Sur le patrimoine, dans un registre allant des architectures régionales aux médinas et aux villes marocaines de la première moitié du XXème siècle; et de façon plus théorique, sur les questions relatives à la typologie et à la description architecturales. Je suis membre fondateur de la section marocaine du Conseil International des Monuments et des Sites (ICOMOS), dont j’ai été le président pendant seize ans. J’ai été membre du Comité exécutif de l’ICOMOS entre 2000 et 2003. Je mène en parallèle une activité d’enseignant en atelier d’architecture à l’Université Internationale de Rabat ».

A+E // Qu’est-ce qui vous a initialement inspiré à vous intéresser au patrimoine architectural des villes?

A.C. : « Un voyage m’avait été proposé ainsi qu’à deux autres étudiants à l’été 1969, alors que nous venions d’achever notre première année d’étude en architecture, par si Ali Idrissi Allah yerahmo. Ce voyage nous a emmené à Marrakech, à Zagora puis à Agadir. Nous connaissions déjà Marrakech.

La découverte de la vallée du Draa et de ces Ksours plantés dans une rivière de palmiers a été un moment d’émotion tout à fait exceptionnel. Agadir nous a plongés dans l’univers de la « ville moderne » telle qu’elle était pensée dans les années soixante. De ce voyage est né, pour moi, un intérêt permanent aussi bien pour les médinas, les Ksours et les architectures rurales que pour les villes du XXème siècle”.

A+E // Pourquoi pensez-vous que la préservation du patrimoine urbain est importante dans le contexte contemporain?

A.C. : « Le terme patrimoine peut prendre, pour l’urbain, deux sens relativement distincts. Il peut désigner l’ensemble des tissus d’une ville reconnus comme acceptables. Il peut aussi s’utiliser pour parler des parties d’une cité ayant une très grande valeur pour l’histoire, l’art ou la culture d’une ville.

Dans cette seconde acception, sa préservation est absolument nécessaire pour plusieurs raisons:

  • Il représente le témoin le plus prégnant, le plus durable d’une civilisation, d’une culture ou d’une société et de leurs évolutions.
  • Il nous permet à nous marocains d’entrer dans l’avenir avec un bagage spécifique, une place dans le monde tout à fait particulière. Le Maroc ne peut pas se confondre ; son patrimoine, forgé dans une histoire longue, l’atteste.
  • Il nous permet de comprendre les modalités traditionnelles pour les établissements humains de s’établir sur des territoires spécifiques et de tenir compte de formes de climat particulières.

Le patrimoine est aussi reconnu dans les documents des Nations Unis comme porteur de développement et comme un des leviers permettant de contribuer à la survenance de villes durables. Par ailleurs, partout dans le monde l’inscription d’un bien sur la Liste du Patrimoine Mondial permet de drainer un nombre de touristes 20 à 30% supérieur à l’état ante.

Personnellement je ressens toujours la disparition d’un patrimoine comme une amputation douloureuse ».

A+E // Pouvez-vous nous parler de votre livre sur le patrimoine de la ville de Rabat? Qu’est-ce qui vous a motivé à choisir Rabat comme sujet?

A.C : « J’aimerais d’abord dire que je ressens un très fort intérêt pour toutes les médinas et les villes du Maroc. Pourquoi Rabat ? D’abord par attachement affectif. J’y suis né, j’y ai grandi et, en dehors des années d’étude en France, j’y ai toujours vécu. Pour la ville nouvelle j’ai toujours ressenti un très fort intérêt accompagné de nombreuses questions. Cet intérêt et cette curiosité pour l’architecture du XXème siècle je les avais notamment exprimés dans un article publié dans le numéro spécial de la revue Al Omrane consacré à Agadir en février 1990 (il y a 34 ans maintenant). L’article portait le titre très suggestif suivant « Sur les traces de l’architecture moderne au Maroc ».

Donc pour répondre à votre question, un intérêt très ancien pour le centre moderne de la ville de Rabat et une opportunité, le fait de m’être fait confier en 2012, par l’Agence Urbaine de Rabat, l’établissement du Plan d’Aménagement et de Sauvegarde du Patrimoine (PASP) qui portait sur la Ville Nouvelle et sur le quartier Habous de Diour Jamaa. Cela m’a permis de consacrer beaucoup de temps à la ville nouvelle et de répondre à quelques-unes des questions qui me taraudaient ».

A+E // Pouvez-vous nous décrire le processus de recherche que vous avez suivi pour recueillir des informations sur le patrimoine de Rabat ?

A.C : « Le livre est un guide portant sur un territoire, la ville nouvelle, inscrite sur la Liste du patrimoine mondial de l’UNESCO et très précisément délimité. Il s’agit de la partie du centre de Rabat comprise à l’intérieur de la muraille Almohade et s’étendant jusqu’à l’avenue du Chellah et à l’avenue Franklin Roosevelt. Les documents de l’UNESCO considèrent que cette ville nouvelle à une valeur universelle exceptionnelle. Ce guide est destiné à des publics très différents : professionnels et étudiants en architecture, amoureux de la ville, touristes marocains et étrangers, propriétaires, commerçants, habitants du secteur, gestionnaires du territoire, administrations publiques, simples usagers…La recherche s’est faite selon trois registres :

D’abord il a fallu visiter l’ensemble de la ville nouvelle, rue par rue, y compris celles qui paraissaient sans intérêt de prime abord. Observer toutes les façades, parcourir les espaces communs des édifices (cour intérieure, hall d’entrée, cage d’escalier et parfois les terrasses quand elles étaient accessibles) et photographier. Dans cette phase du travail le principal risque était d’ignorer certains édifices seulement parce qu’ils étaient vétustes ou en mauvais état.

La seconde partie de ce travail était évidemment de retrouver des documents consacrés totalement ou partiellement à l’architecture et à l’urbanisme marocains et de façon plus précise à ceux de Rabat. Dans ce registre ont été consultées des revues d’architecture française et marocaine (Bâtir et l’Architecture Marocaine), des livres y compris des ouvrages destinés à faire la promotion de l’action du protectorat et qui évidemment détaillaient les réalisations, des plans de Rabat à différentes dates, des cartes postales…

La troisième source de ce livre, probablement la plus importante est constituée par le travail sur les archives de l’Agence urbaine et sur celles de la Commune de Rabat Hassan pour consulter les dossiers en autorisation de construire déposés en leur temps et retrouver ainsi les plans, le nom de l’architecte, celui du propriétaire initial, la date de l’autorisation de construire…

Il a fallu parfois recouper les informations et les confronter à la réalité actuelle. Ce livre n’épuise pas les questions relatives à la ville nouvelle. Sur les 100 édifices présentés, le nom de l’architecte par exemple n’a pas pu être déterminé de façon certaine pour 30 bâtiments”.

A+E // Y a-t-il des découvertes inédites que vous aimeriez partager?

A.C : « Replacées dans le contexte de l’époque, le début du XXème siècle, c’est des formes urbaines tout à fait exceptionnelles qui ont été pensées et mises en œuvre. Très rapidement quelques-unes de leurs caractéristiques:

  • Une prise en compte du site naturel (au niveau physique du terme) tout à fait exceptionnel
  • Une mise en continuité avec la médina, un respect et une mise en valeur remarquable des monuments et des tissus existants (les deux Médinas, les Oudaïas, le Chellah, la Tour Hassan…).
  • Des dimensions symboliques voulant accréditer l’idée que le protectorat résulte d’un accord d’association.
  • La très forte importance donnée à la nature (ouvertures visuelles sur le paysage général de la vallée du Bouregreg, forêt urbaine, parcs clôturés, jardins dans l’espace public, arbres d’alignement, haies végétales, plantations en cœur d’îlot…). Le rôle exceptionnel donné à certains jardins dans le plan urbain tel que l’indique leur nom : Jardin du Triangle de Vue, Jardin du Belvédère.
  • La prise en considération des questions d’hygiène aussi bien dans les formes urbaines que dans les édifices.
  • Le prise en compte du confort urbain notamment par la réalisation de portiques le long des grandes avenues .
  • La réalisation d’emblée de tous les réseaux et leur maîtrise, dont notamment une voie ferrée traversant le centre-ville en souterrain.
  • Le recours à l’art urbain sous différentes formes (ordonnancement architectural, mises en perspective, ouvertures visuelles, reculs sur les murailles, servitudes de hauteur à proximité de certains monuments…).
  • La capacité de formes urbaines à faire cohabiter des édifices appartenant à huit types d’écritures architecturales entre 1914 et 1990.

Le centre-ville doit être considéré comme un véritable musée, à ciel ouvert, de l’architecture entre 1914 et 1990. C’est de ce musée dont j’ai voulu rendre compte dans mon livre ».

A+E // Quels ont été les défis les plus importants que vous avez rencontrés lors de la recherche et de la rédaction de votre livre?

A.C : « Je vous remercie de m’avoir posé cette question. J’ai en effet été confronté à quelques défis au cours de la phase de recherche et de rédaction du livre. 

Le premier est incontestablement celui des archives. Les édifices réalisés dans la ville nouvelle passaient par plusieurs filtres avant d’être autorisés : Service Spécial de l’Architecture, Service des Beaux-Arts à partir de 1924 – la totalité de la ville nouvelle ayant été soumise à ordonnancement architectural les autorisations de construire nécessitaient l’accord des Beaux-Arts – services municipaux. Une importante documentation administrative a donc existé. La commune de Rabat Hassan a récupéré les dossiers des autorisations de construire. Mais actuellement beaucoup de ces dossiers sont introuvables. Il est important que pour une ville telle que Rabat, inscrite sur la Liste du patrimoine mondial de l’UNESCO, les archives du 20ème siècle concernant les édifices réalisés dans la ville nouvelle soient reconstituées, classées et rendues accessibles aux chercheurs et aux étudiants.

Le second défi concerne le choix des édifices présentés dans l’ouvrage. Sur les 850 bâtiments que comprend le secteur, 200 sont remarquables et méritent d’être montrés. Quelques édifices exceptionnels n’ont pas été intégrés dans le livre parce que les photographier et y avoir accès, demandaient de longues démarches administratives. 

Troisième défi, celui de la photographie. Plusieurs fois pendant la réalisation du travail des personnes diverses ont empêché la prise de photo alors que nous étions dans l’espace public et que nous ne prenions en photo que des façades. A l’ère des drones et des satellites cette inquiétude qui pouvait être légitime n’a plus de sens. Des instructions devraient être données pour encourager partout les prises de vues photo et vidéo. A l’heure des médias sociaux la visibilité à l’échelle internationale doit beaucoup à la faculté de photographier et d’échanger.

Quatrième défi, plus personnel, rendre compte de l’essentiel d’une pensée, d’un acte créatif et d’une œuvre par le texte. Et son corollaire utiliser un vocabulaire propre au domaine de l’architecture. Un glossaire a été proposé à la fin de l’ouvrage pour définir les termes utilisés quand ils ne sont pas d’usage courant. 

Enfin j’aimerais signaler qu’il n’est pas simple de trouver un éditeur avec lequel on partage des attitudes sur ce que doit être un ouvrage de qualité quand il porte sur une ville et son architecture. J’ai mis environ 2 ans pour découvrir mon éditrice, Bouillon de culture ». 

A+E // Quelles récompenses ou satisfactions avez-vous tirées de ce projet?

A.C : « Une très grande récompense : avoir contribué, même de façon partielle, à faire mieux connaître les formes urbaines et architecturales constitutives de la ville nouvelle réalisée au cours de la 1ère moitié du 20ème siècle. Redonner des architectes à des édifices, découvrir des personnalités remarquables et des trajectoires originales, entre apercevoir des intentions non exprimées, voir défiler sur environ 70 ans des modes de penser et de créer…Et puis des moments de joie.

Quand je finis par comprendre que sur les 6 édifices constituant la face sud-ouest de la partie centrale de l’avenue Mohammed V, (de la poste à la gare) 5 ont été conçus et réalisés par le même architecte, Adrien Laforgue. Quand je m’aperçois que les 2 blocs situés de part et d’autre de l’hôtel Balima qui donnaient l’impression d’être semblables et parfaitement symétriques par rapport à l’hôtel, n’ont pas le même linéaire de façade : 22 travées dans le bloc bas, 20 travées seulement dans le bloc haut). L’impression de symétrie résulte de dispositifs adoptés, à escient, par les architectes dans le dessin des façades.

La ville nouvelle offre beaucoup d’autres surprises que j’invite les lecteurs à aller découvrir en flânant de rue en rue ».

A+E // Comment percevez-vous l’évolution du patrimoine urbain dans le contexte actuel? Y a-t-il des tendances ou des défis spécifiques que vous avez observés?

A.C : « Je suppose que vous ne parlez pas seulement du Patrimoine à valeur exceptionnelle, mais de l’ensemble des réalisations des 20 dernières années qui ont été conçues et autorisées dans le cadre des procédures en usage. Il est difficile de répondre pour tout le Maroc. Je peux, par contre, répondre pour Rabat que je connais bien. Je pense qu’en dehors des années 60 et 70 au cours desquelles la pression exercée par la demande en logements sociaux était énorme, la production architecturale et urbaine à Rabat à une bonne tenue. On peut le constater par exemple au quartier Hay Riad réalisé à partir du début des années 80. 

Cette bonne tenue générale est doublée, actuellement dans le cas de Rabat, par les efforts importants réalisés en matière de mobiliers urbains, d’équipements urbains de loisir, d’aménagements urbains destinés à faciliter la circulation et le stationnement, de plantations et d’espaces verts, de gestion urbaine, de protection et de valorisation des quartiers historiques et des édifices remarquables, de réalisation d’édifices exceptionnel tels le grand théâtre et la Tour Mohammed VI ».

A+E // Dans quelle mesure pensez-vous que l’engagement communautaire est crucial pour la préservation du patrimoine urbain?

A.C : « Je pense que le mot communauté à plusieurs entrées. Je préfère considérer qu’il y a d’un côté des institutions (services de l’État, structures élues, structures associatives, universités spécialisées, revues, journaux…) et de l’autre des citoyens agissants individuellement. Tout le monde considère que l’action des institutions pour la sauvegarde et la promotion du patrimoine est importante. J’aimerais ajouter que le comportement des individus-citoyens est également important. Aucune action n’a de chance d’être durable si elle ne s’appuie pas sur leur intéressement. 

Leur sensibilisation doit commencer très tôt, notamment au sein de l’école. Elle peut se poursuivre dans le cadre de stratégies d’explication, de communication et de mobilisation. Elle peut s’appuyer sur des arguments issus de l’histoire, de la culture mais également du développement inclusif lié par exemple à l’artisanat ou au tourisme.

Ce livre est un guide. Il est issu très largement d’une démarche individuelle s’appuyant sur un petit groupe de personnes, un éditeur, Bouillon de Culture et le soutien d’une fondation, celle de la BMCI ».

Pour vous procurer « Rabat La Ville Nouvelle – Guide d’architecture 1914-1980 » d’Abderrahmane Chorfi aux Éditions Bouillon de Culture , cliquez ici.


PROPOS RECUEILLIS PAR SALMA AFIRAT

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