Alejandro Aravena, architecte chilien et lauréat du prix Pritzker, souvent considéré comme le Nobel de l’architecture a été invité le 25 décembre 2025 à Fès pour prononcer la conférence inaugurale de l’année universitaire 2025-2026 de l’Université privée de Fès.
Inscrite dans le programme académique de l’École supérieure des métiers de l’architecture et de la construction, cette conférence a réuni la communauté universitaire, les étudiants ainsi que les professionnels sensibles aux enjeux contemporains de l’architecture, de la ville et de l’habitat. À travers son intervention, Alejandro Aravena a partagé une réflexion engagée sur le logement incrémental, le design participatif et le rôle social de l’architecte face aux défis urbains actuels.
« Concevoir et construire de meilleurs quartiers, et briser le cercle vicieux de l’inégalité ».
Alejandro Aravena
Alejandro Aravena, architecte chilien, est lauréat du prestigieux prix Pritzker en 2016, année au cours de laquelle il a également été commissaire de la Biennale d’architecture de Venise. Il est le premier Chilien et le quatrième architecte latino-américain à recevoir cette distinction, après le Mexicain Luis Barragán (1980) et les Brésiliens Oscar Niemeyer (1988) et Paulo Mendes da Rocha (2006).
Diplômé de l’Université catholique du Chili en 1992, Alejandro Aravena a mené une importante carrière académique. Il a notamment enseigné à la Harvard Graduate School of Design (2002–2005), à l’Istituto Universitario di Architettura di Venezia (2005), à l’Architectural Association School of Architecture à Londres (1999), ainsi qu’à la London School of Economics.
Pour les puristes de l’architecture, ce prix n’est pas une surprise. Alejandro Aravena a remporté le lion d’argent du meilleur architecte à la Biennale de Venise et a été nominé pour le Prix global de l’architecture durable à Paris, avant de devenir lauréat du prix Pritzker.
« Le jury a sélectionné un architecte qui approfondit notre compréhension de ce qu’est réellement un design participatif. Alejandro Aravena a été le pionnier d’une pratique collaborative qui produit des œuvres architecturales puissantes et relève les grands défis du XXIe siècle », a expliqué Tom Pritzker, fils du fondateur du prix, en annonçant le nom du lauréat. « Innovateur et inspirant, il montre comment l’architecture, à son apogée, peut améliorer la vie des gens. Ses constructions offrent des opportunités économiques aux plus défavorisés, atténuent les effets des catastrophes naturelles, réduisent la consommation d’énergie et fournissent des espaces publics accueillants », a-t-il ajouté.
Alors que les pays réfléchissent enfin à l’avenir de la planète, frappée par le réchauffement climatique, l’architecture d’Aravena est au cœur de l’actualité : «« Un bâtiment qui se veut contemporain doit nécessairement être vitré. Compte tenu du climat local, ces constructions se transforment rapidement en serres géantes. C’est pourquoi, pour le projet du centre d’innovation de l’Université catholique du Chili, il s’est opposé à cette tendance malheureuse du mur vitré et a construit une puissante masse brutaliste en béton afin de réduire la consommation d’énergie de 300 % ». Avant de concevoir la beauté, Aravena explore l’utilité et la fonctionnalité dans ses projets : « Les « tours siamoises » de l’Université catholique du Chili (2005), son école d’architecture (2004), sa faculté de médecine (2004) et, auparavant, celle de mathématiques (1999). Il a été chargé de construire un immeuble de bureaux à Shanghai pour le groupe pharmaceutique suisse Novartis. Il a également construit aux États-Unis les résidences universitaires de l’université St. Edward à Austin, au Texas.
Mais depuis 2003, il est surtout connu pour sa construction de « demi-maisons » qui permettent aux familles les plus défavorisées de s’approprier l’architecture. « Nous préférons construire la moitié d’une bonne maison plutôt qu’un mauvais logement », explique-t-il. « Avec l’argent public, on construit ce qu’une famille ne peut pas faire correctement par elle-même : la cuisine, la salle de bain, les murs mitoyens», ajoute-t-il. Les habitants se chargent de peindre et de donner les dernières touches aux murs de brique et de béton, ainsi que de construire les pièces supplémentaires dans les espaces prévus à cet effet.
« Il est indispensable de concevoir et de construire de meilleurs quartiers si nous voulons que le développement brise le cercle vicieux de l’inégalité », se souvient ce diplômé de l’Université catholique de Santiago du Chili en 1992, qui dirige depuis 2006 le studio Elemental. «Faire mieux avec les mêmes moyens », tel est son défi. Afin de concilier les budgets limités et le bien-être des habitants, il a fait une proposition surprenante : des maisons à moitié construites. Il considère le logement comme un investissement important et cherche à offrir des opportunités économiques et à améliorer l’efficacité énergétique, tout en réduisant l’impact environnemental. Son objectif est d’améliorer la vie des gens, il est célèbre pour son engagement en faveur d’une architecture socialement responsable qui vise à réduire les inégalités urbaines.
Et cela s’est concrétisé avec le quartier construit à Iquique en 2004 pour éliminer un bidonville installé depuis 30 ans en plein centre de la ville du désert chilien, non loin de la frontière avec le Pérou. Une centaine de familles y ont été relogées dans le cadre d’un programme public leur accordant des subventions. Son projet modèle a fait des imitateurs.
Au cours de sa formation, il s’est intéressé à l’architecture sociale, un domaine qui lui permettrait d’être en contact direct avec les besoins des personnes et des communautés défavorisées. En 2010, un violent tremblement de terre a secoué le Chili. Dans la ville de Constitución, où 80 % des bâtiments ont été détruits, l’architecte Alejandro Aravena s’est chargé de reconstruire d’urgence des logements sociaux.
Elemental agence d’architecture, un collectif chilien fondé par Alejandro Aravena, réinvente le logement social grâce à une architecture évolutive, inclusive et durable. Il a popularisé le concept de « demi-maison » (comme à Quinta Monroy). Le gouvernement finance la structure de base (cuisine, salle de bain, escaliers) et les habitants complètent le reste selon leurs moyens.
Il cultive l’urbanisme participatif en s’appuyant sur des concepts tels que : La planification de plaidoyer ou advocacy planning, le droit à la ville dans la lignée d’Henri Lefebvre et la décentralisation du pouvoir de décision. Il cherche à transformer les habitants de simples utilisateurs en acteurs de leur environnement, afin de lutter contre l’exclusion et de favoriser un sentiment d’appropriation de l’espace.
Dans son studio Elemental, Alejandro Aravena et ses associés ont commencé à se concentrer sur des projets d’intérêt public et à fort impact social, non seulement au Chili, mais aussi dans des pays comme les États-Unis, le Mexique, la Chine et la Suisse. Dans bon nombre de ces projets, Aravena a proposé le modèle de design participatif, dans lequel les familles qui recevaient des logements de base pouvaient les agrandir progressivement en fonction de leurs capacités et de leurs moyens financiers.
Alejandro Aravena incarne « La renaissance d’un architecte plus engagé socialement », selon le communiqué de la Fondation Hyatt, qui décerne le prix. En effet, ce prix récompense une architecture « utile » et atypique, à l’opposé des bâtiments coûteux et ostentatoires qui ornent nos villes, devenant ainsi le témoin des grands défis du XXIème siècle. Il a révolutionné l’architecture contemporaine avec son approche progressiste du logement incrémental.
Sa vision a transformé notre compréhension du rôle de l’architecture dans la société. Il possède une connaissance approfondie de l’architecture et de la société civile, comme en témoignent ses écrits, son activisme militant et ses réalisations.
Par Mostafa Akalay Nasser, directeur de l’Esmab. UPF Fès




