Interview – Rabiaa Harrak, architecte

Rabiaa Harrak est architecte en chef principale, lauréate de l’Ecole Nationale d’Architecture de Rabat, Maroc. Depuis qu’elle a intégré la Direction du Patrimoine Culturel au Ministère de la Culture, elle a occupé successivement plusieurs postes : chef de service de la Programmation et des Interventions Techniques (2005- 2019) et inspectrice régionale des Monuments Historiques et Sites à l’ex-région Doukkala-Abda (2002-2005).


Actuellement, Rabiaa HARRAK est le point focal du Maroc concernant le programme « International School of Cultural Heritage » initié par le Ministère italien du Patrimoine et Activités Culturelles ; elle est l’auteur de plusieurs articles dans des magazines spécialisés en patrimoine culturel et membre de la commission scientifique de la nouvelle publication collective sur le patrimoine culturel.

A+E // Comment s’est développé votre intérêt pour le patrimoine ?

Rabia HARRAK : « Durant mon enfance, j’étais fascinée par les histoires racontées sur la découverte des trésors cachés. Mon imagination amusait mes frères et sœurs, pendant des années, avec mes récits inventés à propos de mes aventures imaginaires à la recherche des objets rares que je trouvais dans une chambre de la maison de mes grands-parents à Larache. C’était mon endroit secret.

En grandissant, je me suis aperçue que tous mes récits, inconsciemment, touchaient le monde merveilleux du patrimoine et de l’archéologie.

Durant mon parcours à l’Ecole Nationale d’Architecture à Rabat, je commençais à m’intéresser petit à petit au patrimoine culturel, ses problématiques, son potentiel, ses enjeux…etc. D’ailleurs j’ai obtenu mon diplôme d’architecte en étudiant le « Processus de production spatiale communautaire : cas de Tamesloht à Marrakech ». C’était une opportunité qui m’a permis d’avoir une vision plus claire et plus réaliste du patrimoine culturel marocain. »

A+E // Vous avez été l’unique représentante du Royaume du Maroc à l’International School of Culturel Héritage à Rome en Italie. En quoi cela consiste-t-il ?

R. H // « En 2019, le Ministère Italien du Patrimoine et des Activités Culturelles a initié un programme international destiné aux pays situés au sud de la Méditerranée, du Maroc au Liban : l’International School of Cultural Heritage (ISCH). Ce programme est porté par l’institution italienne « Fondazion Sculo di Beni e Attiviti Culturali » ; il est destiné essentiellement aux décideurs et gestionnaires du patrimoine culturel exerçant dans le secteur public.

L’Ex-Ministre de la Culture, Lahssen Abbiyaba et le directeur du Patrimoine Culturel, Youssef Khiara, que je remercie pour leurs confiances et encouragements, ont appuyé ma candidature pour intégrer ce programme ambitieux et représenter le Royaume du Maroc. »

A+E //: Dans quel contexte avez-vous étudié la législation italienne en matière de protection et gestion du patrimoine culturel ?

R. H // « Dans le cadre du programme italien de l’International School of Cultural Heritage (ISCH), la première partie théorique s’est déroulée à Rome, pendant deux mois. Le format était un cycle de conférences présentées par des experts italiens et européens qui ont présenté les différentes approches de gestion du patrimoine culturel italien.

La seconde partie, qui a duré trois mois, était consacrée à un travail pratique pour chaque candidat dans une institution italienne exerçant dans le domaine de la gestion du patrimoine culturel.

Mon sujet consistait à étudier le code italien du patrimoine culturel – Codeci de Beni e Attivita Culturali Italien- au sein du parc archéologique de « l’Appia Antica » à Rome. Supervisée par deux architectes italiennes, Paola d’Orsi de la Fondazion Italienne et Raffaella Rocchetta du parc archéologique de l’Appia Antica à Rome, j’ai pu, durant cette période, élaborer une étude et analyse approfondies de la loi italienne du patrimoine culturel. »

A+E // Vous venez de publier un livre intitulé « L’Apogée au chevet du berceau : législation italienne de gestion du patrimoine culturel – Regards croisés entre le sud/nord de la Méditerranée (Maroc –Italie) pour la gestion du patrimoine culturel. Quel est son contenu ?

R. H // « Ce livre est le résultat de mes recherches effectuées à propos du code italien du patrimoine culturel.

Vu que le Ministère de la Culture marocain est en cours de finalisation du nouveau projet de loi du patrimoine culturel, cette étude apporte quelques réflexions, suggestions et propositions à intégrer au niveau de ce projet de loi. Elle fait aussi un focus sur les écueils à éviter.

Etant donné que l’Italie est un pays pionnier dans le domaine de la gestion du patrimoine culturel, le titre reflète cette approche et ce pont culturel crée à travers cette étude pour mieux assister l’élaboration du nouveau projet de loi marocain ».

A+E // A qui est-il destiné ?

R.H // « Mon livre est destiné, en premier lieu, aux gestionnaires du patrimoine culturel à travers le monde. C’est une étude consacrée à une loi et une législation exceptionnelles qui ont évolué à travers le temps depuis des siècles mais toujours en quête de perfection.  

Je suis témoin de cette synergie forte car j’étais candidate à la première édition du programme de l’ISCH à Rome (2019-2020) et actuellement, je suis invitée d’honneur à la deuxième édition du programme online (2020) à cause de la propagation de la COVID 19, la première édition ayant été interrompue en mars 2020, un mois en avance sur la fin du programme.

Il est aussi destiné aux architectes, archéologues, anthropologues, juristes, société civile, associations, communautés locales avoisinantes ou résidentes dans un site historique ainsi que toute personne intéressée par le patrimoine culturel, sa protection, sa mise en valeur, sa préservation et par la création d’une synergie économique liée au patrimoine culturel marocain. »

A+E // Pourquoi avez-vous choisi de le publier à l’étranger ?

R.H // « Ce n’était pas un choix, mais plutôt « des circonstances » qui m’ont imposé de me diriger vers l’étranger pour publier mon livre. Je profite de cette tribune pour remercier mon mari pour son soutien inconditionnel durant mon parcours professionnel et qui s’est chargé d’établir les contacts nécessaires afin de faire aboutir cette publication et ma mère, mes enfants et ma famille pour avoir supporté mon absence, durant mon séjour en Italie, avec patience et courage.

Je tiens à remercier aussi Monsieur Othman Al Firdaous, ministre de la Culture, de la Jeunesse et des Sports pour son soutien et encouragement afin de faciliter la distribution de mon livre au Maroc.

Comme je remercie également toute l’équipe de  la « Fondazion Sculo Beni e attivita Culturali » italienne et du Parc Archéologique de l’Appia Antica à Rome,  Franca Moglioli, consultante des projets internationaux à la « Fondazion Sculo Beni e attivita Culturali » italienne pour m’avoir défendue auprès des instances internationales afin de faciliter mon séjour en Italie ; madame Paola D’Orsi, architecte, pour le choix de mon sujet d’étude à l’ISCH, madame Raffaella Roccheta, architrcte, pour son excellent encadrement ; Taoufic El Hajji (Head of Business Development EMEA/ OMNIScriptum) ; Christine Zialor (Editions Universitaires Européennes) pour avoir cru en moi et s’être chargé de tous le processus de publication et d’impression. Grace à eux, plusieurs maisons d’éditions européennes ont adopté mon projet et l’ont traduit en plusieurs langues : italien, portugais, néerlandais, luxembourgeois, ukrainien, anglais et polonais, et dernièrement en russe, corse, espagnol et allemand.

Mes remerciements s’adressent aussi à Mik Kerouach (responsable du pôle universitaire, Librairie Papeterie Nationale) pour sa disponibilité pour la distribution de mon livre au Maroc ainsi que Adil Bentaib de la Librairie Alfia.

A noter que la version originale est disponible en français et en anglais et que toutes les versions sont disponibles sur www.amazone.com et Morebooks.

Je tiens à préciser ici que mon livre est dédié à l’âme de mon père, feu Ahmed Abdel Malik Harrak, que dieu ait son âme : Papa, tu me manques et tu me manqueras pour toujours ; reposes en paix ! »

A+E // Quel est l’apport de votre livre dans le paysage culturel marocain ?

R.H // « Toute stratégie de revalorisation du patrimoine culturel marocain doit débuter par une réforme radicale de la loi traitant du patrimoine culturel. Il faut mettre fin aux pratiques datant de l’époque du protectorat (tel l’inscription et le classement des bâtiments à caractère patrimonial), s’inscrire dans les courants internationaux de réflexion et de recherches et tirer profit des pratiques qui ont déjà prouvé leur efficacité sur le terrain dont l’expérience italienne. 

En effet, c’est une autre vision de la gestion du patrimoine culturel qui s’est développée à travers le temps, depuis des siècles. Elle est plus fine et perfectionnée et toujours en perpétuelle évolution. »

A+E // Quels sont vos futurs projets ?

R.H // « Actuellement, je suis en train de finaliser une étude concernant les perspectives de préservation des mémoires du patrimoine culturel et aussi une publication qui regroupera plusieurs profils au niveau national et international (architectes, archéologues, paysagistes, …) concernant des sujets précis et pointus liés à la gestion du patrimoine culturel marocain et d’ailleurs. »

A+E // Votre mot de la fin ?

R.H // « Je souhaite que ma publication puisse inaugurer une nouvelle ère dans la gestion, la protection et valorisation du patrimoine culturel marocain, qui serait scrutée sous un nouvel angle de réflexion.

Mon expérience italienne pourra éventuellement initier des synergies, pousser le grand public, et non seulement le cercle des intellectuels, à réfléchir, se poser des questionnements, être sensibilisé aux dilemmes, parfois contraignants, durant le processus de gestion du patrimoine culturel. 

Je voudrais aussi, à travers ma publication, initier essentiellement des réflexions à propos du partenariat public/privé et la mise en évidence que le patrimoine n’est pas un élément isolé mais fait partie d’un grand puzzle en mutuelle interaction avec son environnement immédiat, local, régional et national voire même international.

Enfin, il est temps d’en finir avec des processus dépassés depuis très longtemps et proposer d’autres éventuelles alternatives. »


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