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samedi 17 avril 2021

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Le jardin arabo-andalou

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Bouthaïna Azami

Au Maroc, le jardin a une histoire séculaire qui prend naissance au XIIe, puise ses sources dans la tradition islamique persane et s’est développée durant la longue période d’Al-Andalous qui marque certainement l’apogée de la grandeur et de la beauté du Bustân, désormais symbole d’une civilisation dépassant les frontières.

A la fois sensuel et mystique, le jardin arabo-andalou, souvent jalousement gardé par des remparts qui le coupent des bruits du monde et des intrusions abrasives du soleil, semble vouloir se faire l’écho d’une vision du paradis présente, depuis l’avènement de l’islam, dans l’inconscient collectif. Vasques et bassins, chatoiement et fragrances de fleurs et d’arbres fruitiers, jeux entêtants des ombres et des lumières, beauté irréelle de la pierre qui épouse l’ocre de la terre et semble née de son ventre, vertige des formes et de la danse hypnotique des arabesques et ciselures, convoquent tous les sens et vous pénètrent d’une étrange plénitude. Parmi les plus anciens jardins arabo- andalous, ceux de l’Agdal, érigés au XIIe siècle par le sultan Abd El Moumen et d’abord baptisés El Bouhayra bien avant de porter le nom berbère sous lesquels on les connaît aujourd’hui, déploient leur océan vert argent d’oliviers frémissants, parcourus par les tendres chuchotements des vents amoureux qui caressent les feuilles, vacillent, glissent dans un soupir sur les eaux fraîches de l’Ourika qui remplissent les bassins.

Ici et là, jaillis de la terre comme feux de Bengale, des palmiers défient le mythe de Babel, fusent vers le ciel, éclatent dans les nues avant d’atteindre Dieu. Magie enivrante des lieux où les orangers, baignés de lumière, semblent exhiber les pommes d’or convoitées par Hercule, où le parfum velouté des abricots encense l’âme du passant, où les divines offrandes des grenadiers nourrissent l’âme du poète comme elles ont de tous temps nourri les plus beaux chants d’amour : « Tes lèvres, tel un fil d’écarlate, ton parler harmonieux; telle une tranche de grenade, ta tempe à travers ton litham ; (…) » « Tes effluves, un paradis de grenades, avec le fruit des succulences, hennés avec nards ; » Moins étendus, les jardins de la Ménara, habités aussi par des oliviers centenaires, sont surtout fascinants par les jeux de transparence et de reflets qui donnent à ce lieu une pureté unique et une indéniable dimension mystique dans la confusion de la terre et du ciel mêlés dans le même immense miroir azur où l’élégant Menzeh pyramidal, immaculé d’une blancheur virginale rehaussée par l’éclat des tuiles vertes, frissonne encore au souvenir des nuits galantes de ses sultans. J’avais dit « mystique » ? Peu importe. Erotisme et mysticisme vont souvent de pair. Les plus grands poètes soufis sont là pour le prouver. Les plus beaux jardins arabo-andalous aussi, qui élèvent l’âme aussi bien qu’ils chamboulent les sens. « L’Alhambra ! l’Alhambra ! palais que les génies Ont doré comme un rêve et rempli d’harmonies. Forteresse aux créneaux festonnés et croulants Où l’on entend la nuit de magiques syllabes, Quand la lune, à travers les mille arceaux arabes, Sème les murs de trèfles blancs. » On ne peut bien sûr, en évoquant le jardin arabo-andalous, faire l’impasse sur la merveille architecturale que représente l’Alhambra de Grenade, inestimable héritage de la période d’Al-Andalou et des échanges hispano- mauresques. Son nom d’origine arabe, Al Hamra, ou La Rouge, fait écho aux couleurs des murailles. Pour d’autres, il renvoie à l’aspect flamboyant qu’elle prend au coucher du soleil. Surplombant la ville, la forteresse de l’Alcazaba et le palais Nasride s’élèvent, mirage tremblé par les lumières. Splendeur mariant art islamique et art chrétien, l’Alhambra invite à la rêverie, fait monter en nous un sentiment mêlé d’humilité face à la puissance qui se dégage de ces lieux, majestueux témoins d’une civilisation aux croisées des peuples et des cultures, et de nostalgie, celle qui saisit toujours l’homme devant le spectacle de la beauté, bouleversante expérience d’une altérité qui fait monter en nous d’ineffables émois, comme si la chair, étrange palimpseste, cherchait à faire parler quelque mémoire enfouie de quelque paradis perdu.

Dans les jardins, le regard s’affole et s’égare dans les jeux de miroir. Car là encore, l’eau est omniprésente qui jaillit de fontaines rondes ou octogonales, s’étend dans des bassins qui brouillent les frontières des mondes, confondus dans les mêmes éclats or et de jade répercutés à l’infini, jusque sur les murs et plafonds qui déroulent, dans les soupirs du stuc, des motifs floraux. Féérie de la végétation luxuriante, délicatesse des fleurs déployées en tapis étoilés de milliers de couleurs, mystère des patios aux lignes androgynes penchés sur les eaux comme autant de Narcisse défaillant au reflet de leur propre beauté, pureté des cours intérieures traversées en leur centre d’un éclat de cristal jaillissant d’un écrin gardé par douze fauves… Le jardin arabo-andalou vous entraîne dans un troublant voyage intérieur : Les plus rares fleurs Mêlant leurs odeurs Aux vagues senteurs de l’ambre, Les riches plafonds, Les miroirs profonds, La splendeur orientale, Tout y parlerait A l’âme en secret Sa douce langue natale. Ainsi, des terres du Couchant aux terres du Levant, les jardins se font le miroir des hommes, de leur histoire, de leurs croyances, de leur vision du monde et de leur rapport au temps, pour déployer une esthétique singulière, propre aux lieux et à leur mémoire. Au Japon, l’art du jardin rend aussi hommage à la nature, mais d’une façon toute singulière : là, à la luxuriance du jardin arabo andalou, s’oppose la sobriété d’une esthétique où l’art mininaliste reproduit les tableaux que la nature offre aux regards. Art religieux entouré de mystère et de secrets, le jardin japonais est imprégné d’un symbolisme très fort où l’eau et la pierre, qui sert à représenter Bouddha ou encore les monts sacrés, jouent un rôle très important.

La délicatesse des lanternes qui décorent souvent les lieux, la pureté des courbes et lignes des pagodes et pavillons, la fragilité toute feinte du bambou, achèvent de donner une dimension féérique à ces lieux à la fois d’une telle finesse et d’une telle force spirituelle que le regard ne s’y pose jamais qu’avec douceur et respect. Pourtant, si l’art du jardin a toujours une dimension esthétique et symbolique, il n’a pas toujours pour ambition de fêter et sublimer la nature. Ainsi, le jardin à la française est animé d’une tout autre philosophie : celle de la contrôler, de la maîtriser, dans une perspective dualiste où l’ordre s’oppose au chaos, où la culture triomphe de la nature en s’imposant dans la symétrie la plus parfaite. Il y a donc autant d’esthétiques du jardin qu’il y a d’univers culturels. Mais, quelle que soit la philosophie soustendant l’organisation de ces espaces, la beauté est toujours au rendez-vous pour éveiller chez le promeneur un sentiment de sérénité et la même étrange sensation d’avoir quitté le cours du temps.

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Bouthaïna Azami
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