Accueil RÉFLEXIONS CHRONIQUES Une femme architecte du 8ème siècle

Une femme architecte du 8ème siècle

Abdelllah Filli

FATIMA EL-FIHRIYYA


Lorsque l’on voit aujourd’hui la mosquée Karawiyyinne, on a peine à croire qu’elle est fille de l’exil et pourtant… Karawiyyine est bel et bien un lointain écho de Kairouan.
Kairouan, patrie de Fatima al-Fihriyya dont elle fut chassée avec les siens par les Aghlabides, qui choisit comme terre d’asile Fès, alors capitale du Maghreb extrême. Une Fès rivalisant de beauté avec la fameuse cité tunisienne et avec Cordoue l’andalouse.
Héritière d’une considérable fortune, Fatima offrit à sa ville hôte une mosquée et par là même, sa première université, dont le nom rappelle ses origines. Karawiyyine : trace indélébile d’un exil forcé, mémoire de la rive fassie où se sont installés par milliers des Kairouanais refoulés par un pouvoir hostile.
Fatima choisit pour l’exécution de son oeuvre, le terrain le plus plat de Fès, entouré d’une forêt, riche en sources d’eau, qu’elle acheta généreusement aux Imazighens locaux. C’est comblée de joie qu’elle entendit le premier appel à la prière résonner dans ses murs. Toute la ville fut conviée pour ce grand jour et l’émir idriside décida d’en faire sa mosquée du vendredi. L’édifice devint très vite incontournable en Occident musulman, sa réputation le précédait de loin et il fut élevé au rang d’école juridique. Ainsi assailli par les oulémas et leurs disciples, le prestigieux centre se révéla rapidement exigu, et les Zénètes surent voir dans cette nécessité d’agrandissement le gage de leur autorité.


En effet, forts de leur ‘asabiyya amazigh (solidarité tribale) mais dépourvus de sharaf (descendance du prophète), une telle action saurait légitimer aux yeux de tous leur pouvoir. Mais pour cela, hors de question de détruire l’oeuvre de Fatima, qui sera intégrée dans leur plan. Karawiyyine prit donc de l’ampleur, se para d’un haut minaret et rayonna davantage, à l’image du savoir dispensé en son sein.


Derrière elle, se tenait une impasse occupée par trois familles, dont le quotidien était rythmé par la vie de la grande mosquée. Le silence y étant uniquement rompu par les prières, les repas et les dévotions. Même la décoration des patios et des chambres chantaient les louanges de Dieu et de son Prophète dans des formules toujours suggérées mais jamais avouées… Près du puits, au coin des cours intérieures, les femmes tendaient l’oreille au prêche de l’imam, annonçant l’arrivée prochaine des Almoravides, nouveaux maîtres des lieux… C’est cette dynastie, qui au 12e siècle, marqua définitivement de son sceau l’architecture de la Karawiyyine. L’émir, par le cordon de sa bourse, se rendit propriétaire des maisons attenantes et les détruisit de manière à agrandir la mosquée vers le sud et l’est. Il l’orna également de multiples coupoles en stuc, sculptées de décors uniques en leur genre. Autant de sources de ravissement et d’épanouissement pour les milliers de fidèles s’y rendant quotidiennement pour accomplir les prières rituelles…

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Abdelllah Filli, Archéologue
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